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Immersion au cÅ“ur d’un magasin Naturalia de la capitale. Sélective et (relativement) select, la clientèle entend se gargariser de produits rares, parfois issus du commerce équitable, toujours « bios » et donc excellents pour la santé.
Rue Montorgueil, IIe arrondissement, 24 novembre 2009, 14h15. Dans cette rue piétonne de l’un des quartiers les plus distingués de Paris, coincée entre la solennelle place des Victoires, l’agitation toute transistorielle des Halles, les maquerelles harangueuses de la rue Saint-Denis et les chariots de fer du Sentier, une foule éparse. Des jeunes cadres dynamiques qui se préparent à retourner au labeur, l’attaché-case dans une main et le journal plié dans l’autre, des BCBG purs et durs, des titis parisiennes comme on en fait de moins en moins et des trendies trop travaillés pour être complètement « in » se croisent sans presser le pas.
Certains, à intervalles irréguliers, s’attardent devant Naturalia, une enseigne de distribution française spécialisée qui, depuis 2008, appartient à Monoprix. Ses trente-neuf magasins, tous situés en Ile-de-France, font la part belle à l’agriculture biologique et au commerce équitable.
De quoi combler les bien-bouffeurs qui rêvent de voir José Bové entrer au gouvernement, ravir les « écolos » tombés dans la marmite verte après le génocide tchernobylien et attiser la forfanterie des ralliés des dernières heures plus par mode que par conviction.
Les ingrédients de la vie
À l’intérieur, des sachets de fruits secs aux vertus encore mal connues de leurs inattentifs contemporains et plein de petits pots remplis de bonnes choses pour notre organisme se font face. Il y a là aussi, entre autres, des fruits, des fromages et des tablettes de chocolat estampillés « Agriculture biologique », « AB » pour les intimes. Dans les allées, des habitués visent la cure de jouvence. Ils cohabitent dans une saine indifférence avec quelques profanes qui ont probablement entendu dire que l’investissement en valait la chandelle.
Ennemi déclaré de tous les diktats, le toujours corrosif Stéphane Guillon s’en est pris, dans son avant-dernier spectacle, à la boboïsante intelligentsia parisienne auprès de laquelle ces supermarchés « bios » ont vu leur cote grimper en flèche depuis le début des années 2000. Le visiteur détaché peut il est vrai avoir une vision caricaturale du phénomène, d’autant que ce Naturalia-là , qui comme ses acolytes franciliens contient « les ingrédients de la vie », est effectivement investi par des personnages pour certains hauts en couleurs.
Ainsi, au rayon « céréales », une jeune cliente, écouteurs d’I-Pod vissés sur les oreilles, lunettes « futuro-rétros » et silhouette longiligne, fait part de son inquiétude à un vendeur. Elle ne trouve pas les céréales aux châtaignes qui, depuis quelques mois, contribuent à son bien-être matinal. Et pour cause : le stock est épuisé, une nouvelle qui plisse son visage déjà très blanchi par la surexposition à la grisaille. Quelques mètres plus loin, une cliente passe près de trois minutes à tâter les kiwis, les oranges, les ananas… et revient bredouille de ses investigations fruitières. Du côté des produits de beauté, une quinquagénaire en quête de renouveau prend des notes. Elle force le trait jusqu’à retourner l’un après l’autre les emballages pour connaître chaque ingrédient de ses potentielles acquisitions. Son regard balaie la zone des objectifs : huiles d’argan, shampooings aux orties et à la calendula, crèmes de douche à la lavande et au citrus…
Des tarifs élevés
Il y en a pour tous les goûts, mais pas pour toutes les bourses. Pour remédier à un coup de mou, il faut ainsi débourser près de vingt-cinq euros les soixante gélules « au ginseng tonifiant ». L’Å“nophile, lui, doit sortir quatorze euros et cinquante cents pour s’offrir une bouteille de soixante-quinze centilitres de vin rouge bio Château Saint-Hilaire cuvée 2002.
A trois euros et cinquante huit cents la bouteille de soixante-quinze centilitres de jus d’ananas Voelkel, il n’est pas scandaleux que l’amateur du genre soit tenté de revenir à des breuvages plus conventionnels.
La palme revient toutefois à la tomme de chèvre de deux cents grammes La Vallée bio, qui coûte la bagatelle de vingt-cinq euros et cinquante deux cents. La patte Naturalia n’est décidément pas à la portée des premiers venus. La cherté suppose une sélection pointue, mais qui d’autre peut se targuer de vendre des flocons de quinoa soufflés, des purées de pistaches, des sirops d’aubergine et des infusions au romarin authentifiés ? L’Union européenne n’accorde pas facilement les fameux labels, ces gages de qualité qui, pour les bioconvertis, ont valeur d’Évangile.
Elles ne sont pas nombreuses, les enseignes exclusivement peuplées de denrées certifiées au plus haut lieu. Raison de plus pour apprécier leur capacité à tirer leur épingle du jeu au milieu des KFC, McDonald’s et consorts, même si les dégâts ne sont pas les mêmes pour le morlingue et qu’après une longue visite dans l’un de ces royaumes des graines la tentation peut être grande de succomber aux charmes gras du hamburger. Dans un monde parfait, ce qui est bon pour la santé ne coûterait pas plus cher que les coupes-faim délivrés à tire-larigot dans les temples du ketchup, fussent-ils floqués d’un logo vert à la forte symbolique comme cela sera bientôt le cas de l’autre côté du Rhin. Il n’est pas parfait donc, mais l’existence même d’antithétiques qui plus est en plein essor montre que, finalement, il n’est peut-être pas si ravagé qu’on veut bien le dire. Reste à Naturalia à s’exporter en province, ce qui est encore une autre histoire.

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