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Le « AB » d’il y a quinze ans concernait fictivement les cafétérias des universités. L’ « AB » d’aujourd’hui, elle, se passe dans nos campagnes, et son implantation va crescendo.
L’« AB » d’aujourd’hui, celle dont on parle en France et ailleurs et qui ne se retrouve pas que sur le câble, est devenue une petite révolution. C’est un label en réalité presque trentenaire (et plus vieux encore dans certains pays) et un gage de sécurité alimentaire. Un de ces autocollants rassurant pour des millions de consommateurs verdis qui ne faisaient pas vraiment attention, jusqu’à ce qu’ils lisent l’un ou l’autre article de nature à tordre le cou aux très vieilles idées préconçues. Car l’agriculture de ce début de millénaire n’a rien à voir avec celle de nos grands-parents. À de rares exceptions près, elle ne consiste plus en des exploitations individuelles ou péniblement collectives parcourues chaque jour par des paysans enbottés, en tracteur ou en moissonneuse batteuse.
Au niveau du goût ça passe toujours, mais la nappe phréatique, les eaux de surface et certaines espèces, elles, peinent à digérer, parce qu’ils sont nombreux à y aller franco avec les engrais, les herbicides et les insecticides. Leurs abus en ces matières peuvent avoir des répercussions spectaculaires jusque sur l’écosystème.
L’« AB » d’aujourd’hui, comprenez l’agriculture biologique, c’est en premier lieu une alternative basée sur le respect du vivant, des équilibres et des cycles naturels. Une révolte contre le leadership des substances chimiques qui ambitionne des récoltes plus saines et plus respectueuses de l’environnement.
Histoire
Les agriculteurs « bios » sont à sa tête et leur nombre ne cesse de s’accroître. Ils s’interdisent d’asperger les produits précités et de céder aux sirènes des organismes génétiquement modifiés (OGM) (NDLR : Depuis 2005, au-delà de 0,9 % de substances OGM, le produit bio se retrouve de facto déclassé). Une sorte de retour aux sources bovésien donc, à ces temps déjà reculés où on ne sacrifiait pas la nature sur l’autel du rendement. Il se traduit aujourd’hui par un recours aux engrais verts comme le colza fourrager, la luzerne et le fénugrec, à la rotation des cultures, à la permaculture et au compostage. L’agriculture biodynamique, qui prend en compte les mouvements des planètes et les cycles lunaires, ou encore l’agroforestrie, qui intègre les arbres aux cultures agricoles, font également partie des méthodes « vertes » spécifiques à l’ « AB ».
Aux pesticides et aux engrais traditionnels les agriculteurs biologiques préfèrent la lutte du même nom – c’est-à -dire l’utilisation d’organismes naturels antagonistes aux ravageurs (plantes, insectes) – , les cultures associées, le semis direct et le purin « bio », pas glamour pour un sou mais pas polluant non plus et, mieux encore, d’une efficacité tout aussi redoutable.
Des techniques simples, désormais bien au point et dont l’homme, ou plutôt quelques-uns, ont en fait examiné les possibilités dès le début des années 1920. À l’époque très marginale, l’agriculture biologique entrait en dissidence contre l’agrochimie et l’emploi des engrais minéraux. Elle s’est donc attaquée précocement à ces dérives que les militants dénoncent aujourd’hui avec véhémence, mais, historiquement, aspirait d’abord à contester l’hégémonie d’une science agronomique jugée trop détachée du terrain, à reconsolider les liens sociaux et à réaffirmer les libertés paysannes mises à mal par le développement de grands groupes agro-industriels.
Les statuts, réglementations et autres cahiers des charges à l’échelle universelle sont venus plus tard, lorsqu’est née, en 1972, l’International Federation of Organic Agriculture Movements (IFOAM). Au niveau européen, la première législation date de 1992. Elle a été renforcée sept ans plus tard par l’instauration de directives spécifiques portant sur l’étiquetage, la production et l’inspection en matière d’élevage.
Dans l’Hexagone, saluons notamment la naissance de l’Association Française pour l’Agriculture Biologique (AFAB) dès 1962. La Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique (FNAB), un organisme professionnel à vocation syndicale, a quant à elle été créée en 1978 et fédère toutes les régions de France. Sur son site Internet, elle rappelle ses fondamentaux, à savoir « un développement cohérent, durable et solidaire du mode de production biologique français [...], la défense et la représentation des agriculteurs biologiques ».
L’apparition de l’agriculture « bio » est donc très antérieure à la généralisation de la conscience écologique au sein des populations et à l’émergence de cette judicieuse recommandation selon laquelle il vaut mieux ne pas mettre ses ordures dans le même sac. Elle n’a néanmoins intégré le Codex alimentarius qu’en 1999, soit quatorze ans après la création du fameux label « AB » déjà évoqué, un logo vert et blanc qui a d’abord été défini par le ministère français de l’Agriculture (NDLR : lequel en est aussi le propriétaire) puis par l’Union européenne (UE) et que la majorité de nos concitoyens doivent trouver beaucoup plus visible depuis le début du XXIe siècle.
Aujourd’hui incontournable dans les rayons des supermarchés, le sésame garantit, entre autres, que l’aliment certifié contient au moins 95 % d’aliments issus du mode de production biologique et ne contient ni colorant chimique, ni additif de synthèse, ni arôme artificiel.
Les plus
L’interdiction de produits chimiques n’est certes pas absolue – certains insecticides naturels tirés de végétaux et biodégradables ne sont pas blacklistés – mais ce refus global d’utiliser des éléments artificiels est sans conteste la principale caractéristique de l’agriculture biologique du XXIe siècle. Outre cette vocation à protéger l’écosystème et à ne pas aggraver la pollution des nappes, elle utilise moins de matériaux issus de la pétrochimie, consomme moins d’eau, moins d’énergie et, parce qu’elle engendre moins de déplacements de marchandises et de structures, ne participe pas à l’augmentation les émissions de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère. Un argument de poids en ces temps où la hausse des températures défraye la chronique.
Aux niveaux social et économique, l’agriculture biologique tend à enrayer l’exode rural par la modernisation des campagnes et, en matière de perception, à réhabiliter un secteur largement mésestimé au niveau urbain. Elle suppose enfin une relocalisation des productions et une augmentation du nombre d’actifs par unité de surface, neutralisant ainsi toute critique relative à une éventuelle incidence néfaste sur l’emploi. Les consommateurs apprécient moins le prix des produits estampillés « AB », en général plus élevé, mais son développement fait progressivement diminuer l’écart avec son homologue dite « traditionnelle ».
Peu médiatisée jusqu’à ces dix dernières années, l’agriculture « bio » a depuis le vent en poupe, puisqu’en 2007, quelque trente et un millions d’hectares lui étaient consacrés dans le monde (NDLR : 11,8 millions en Océanie, 6,9 en Europe, 5,8 en Amérique du Sud, à peine 2,2 en Amérique du Nord et « seulement » 0,9 en Afrique).
En Europe, le nombre d’exploitations a en outre été multiplié par cinq entre 1993 et 2004. Ces chiffres très encourageants doivent tout de même être relativisés dans la mesure où le monde partait de très bas.
En France, la consommation de produits « bios » est en augmentation continue mais la production demeure insuffisante, aussi devons-nous importer nombre de nos denrées, avec tout ce que cela suppose en matière d’émissions de CO2. Il y avait un peu moins de 17 000 exploitants « bios » fin 2009, contre 13 300 l’année précédente. La Surface agricole utile (SAU) consacrée à l’agriculture « bio », elle, était d’à peine 2,6 % de la SAU nationale, alors même que les produits estampillés « AB » font maintenant partie intégrante du paysage alimentaire hexagonal (NDLR : et que le baromètre 2009 de l’Agence bio a fait apparaître que 84 % des Français souhaitent la poursuite du développement de l’agriculture biologique). Dans la mesure où il faut trois ans à un agriculteur pour se reconvertir, « l’offre n’est pas près de rejoindre la demande », dixit Jean-Bernard Litzler, journaliste au Figaro. On voit mal, à ce rythme, comment l’objectif « grenellien » de 6 % de SAU « bios » en 2012 – 20 % en 2020 – va pouvoir être atteint.
Pour l’heure, nous sommes en tout cas très en retard sur nos voisins d’outre-Rhin, qui comptent environ 5 % de surfaces « bios » et qui, à eux seuls, représentent près du tiers de la consommation « bio » en Europe. Ils ne sont cependant pas des leaders mondiaux dans ce domaine, ni même des leaders continentaux. En 2008, l’Autriche avait en effet converti près de 13 % de ses exploitations à l’agriculture biologique. Avec 9 % chacun, l’Italie, l’Estonie et la Lituanie, eux, étaient ex aequo et complétaient le podium.
Des proportions qui restent donc assez faibles et sont d’autant plus regrettables qu’en 2007 une conférence des Nations Unies a conclu que, si elle est appuyée par une volonté politique, l’agriculture biologique contribue à assurer la sécurité alimentaire, à préserver l’agrobiodiversité, à soutenir le développement rural et même – grâce à une fixation améliorée du carbone au sol – à atténuer l’impact du réchauffement climatique.
Au-delà de cette litanie de chiffres qui permettent de mesurer l’étendue de ce qui reste à accomplir, et même si, aux dires du président du FAO (Food and Agriculture Organization) Jacques Diouf, elle a été la principale laissée-pour-compte des négociations à Copenhague, l’agriculture biologique est désormais encouragée au niveau étatique à peu près partout dans le monde, via par exemple des aides conséquentes dans les (re)conversions. Elle est aussi stimulée à l’échelle locale. Eu égard à tous ses atouts écologiques, économiques et sociaux, on peut bien penser que c’était la moindre des choses.

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