Il y a de l’électricité dans l’eau (2/2)

Il y a de l’électricité dans l’eau (2/2)
Le barrage chinois des Trois-gorges, aux dimensions sans équivalent dans le monde, a provoqué des dommages sur la biodiversité. C'est hélas le lot de la plupart des superstructures hydrauliques

Deuxième et dernière partie de notre focus sur l’énergie hydraulique. La construction de complexes hydroénergétiques implique de tenir compte de nombreux paramètres. Les ruptures des barrages de Malpasset (Var) en 1959 et de Vajont (Italie) quatre ans plus tard ont notamment amené les décideurs occidentaux à mieux appréhender la topographie des lieux. En ce début de XXIe siècle, des structures, certaines gigantesques, continuent toutefois d’inquiéter.

C’est notamment le cas du barrage des Trois-gorges, au coeur de la Chine (province de Hubei). Fort de ses deux mille trois cent trente cinq mètres de longueur et de ses cent quatre vingt cinq mètres de hauteur, il créé une retenue d’eau de trente neuf milliards de mètres cubes et n’est rien de moins que le plus grand générateur d’électricité au monde [NDLR : Quatre-vingt cinq terrawattheures de production anuelle (TWh), ce qui équivaut à la consommation d’électricité de la Belgique. Les vingt-six générateurs de la centrale ont en outre une puissance installée de dix huit mille deux cents mégawatts (MW), c’est-à-dire six fois la capacité des centrales hydroélectriques du Rhône ].

Impact sur la biodiversité : L’exemple du barrage des Trois-gorges (Chine)

Pleinement opérationnel depuis l’année dernière, le barrage des Trois-gorges a impliqué la déviation du fleuve Yangtsé, l’engloutissement d’une quinzaine de villes, d’une centaine de villages et de quelque mille trois cents sites historiques et écologiques. Il s’est aussi traduit par le déplacement de près de deux millions d’autochtones qui ont de surcroît vu leurs terres confisquées, alors que soixante-quinze millions de Chinois vivent en aval de cette superstructure. Diverses associations et les habitants redoutent une catastrophe sans précédent.

La faune et la flore ont également payé un lourd tribut à cet ouvrage pharaonique dans la mesure où, depuis l’ouverture des travaux en 1994, les rives du Chang Jiang se sont érodées par endroits de quatre kilomètres carrés par an. L’assèchement des zones humides a engendré une diminution des populations de plus de cinq cents espèces (faune et flore confondue). Le dauphin d’eau douce de Chine est quant à lui considéré comme disparu depuis 2006. L’édification du barrage a par ailleurs entraîné une multiplication anormale des algues et mauvaises herbes aquatiques, un phénomène reconnu par l’agence chinoise officielle Xinhua (laquelle a aussi officialisé l’existence de glissements de terrain) qui a également provoqué un appauvrissement de la biodiversité.

Avant de se rétracter, peut-être sous la pression des autorités, l’un de ses responsables a corroboré les craintes des écologistes en confiant à cette même agence que le barrage des Trois-gorges « faisait courir des risques majeurs à l’environnement ».

Les conséquences écologiques de la construction du barrage d’Assouan (Égypte)

Fierté nationale, aboutissement posthume de la politique résolument « égyptienne » de Gemal Abdel Nasser, un autre barrage gigantesque, celui d’Assouan (bâti sur le Nil et doté d’une capacité de retenue de plus de cent soixante milliards de mètres cube), a lui aussi eu des répercussions négatives sur l’environnement.

Une diminution importante de la teneur en limons de l’eau, en aval du barrage, a ainsi entraîné le recul du delta du Nil, qui jusque là avançait sur la mer, avec par endroits un retrait de plusieurs dizaines de mètres à l’année. Pour maintenir les rendements agricoles les paysans ont donc dû davantage recourir aux engrais, d’où une altération de la qualité des nappes phréatiques.

Outre la modification géologique du delta du Nil, le barrage d’Assouan a aussi généré une baisse de débit du fleuve et par ricochet la disparition du contre-courant à l’embouchure du canal de Suez qui régulait les échanges d’eaux et de faunes entre la mer Rouge et la mer Méditerranée. De fait des espèces invasives ont prospéré.

Reste un problème chronique, celui des grandes quantités d’eau dont disposent les agriculteurs depuis maintenant trois décennies et qui les rendent beaucoup moins regardants. Compte-tenu de la hausse des températures, qui fait craindre aux plus pessimistes une « guerre de l’eau » à long terme, ce manquement à l’autodiscipline pourrait avoir des conséquences in fine très fâcheuses.

Les exemples du barrage des Trois-gorges et de celui d’Assouan témoignent du nombre de données, toutes capitales, que les autorités doivent prendre en considération avant d’arrêter un emplacement pour la construction d’une structure hydroénergétique.

Aux facteurs humains s’ajoutent en effet des facteurs environnementaux qui, étant donné la dégradation de la situation planétaire, ont acquis davantage d’importance au fil des années, des facteurs topographiques et des facteurs géologiques. Obligatoires, les études d’impact peuvent toutefois être diligentées par des autorités partisanes, favorables au choix de telle ou telle contrée pour l’érection d’un barrage, et parfois tentées de choisir des experts dépendants pour conforter leur décision. Le barrage des Trois-gorges a ainsi fait (et fait encore) l’objet d’une importante propagande savamment orchestrée par les décideurs, lesquels ont par ailleurs délogé près de deux millions d’habitants sans compensation financière.

D’un point de vue strictement écologique, la dégradation avérée de certains écosystèmes témoigne des limites de ces infrastructures. Bien que très coûteuses, elles sont génératrices d’emplois, de vitalité économique et d’une production électrique « propre » qui peut être considérable. Elles sont au total indispensables, ce qui ne doit surtout pas exclure ces installations d’évaluations de risques impartiales. De tous les risques.

Crédit photo : Flickr - hughrocks
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