Alzheimer, Parkinson ou encore la démence à corps de Lewy progressent dans l’ensemble des pays développés. Longtemps considérées comme des pathologies essentiellement liées à l’âge et à la génétique, ces maladies sont désormais aussi analysées à l’aune de notre environnement et de nos modes de vie. De plus en plus d’éléments scientifiques montrent en effet que le cerveau est particulièrement sensible à ce que nous respirons, mangeons et à la manière dont nous vivons.
Si aucun facteur unique ne permet d’expliquer l’apparition de ces maladies, leur accumulation au fil des décennies semble jouer un rôle déterminant.
Des facteurs environnementaux de plus en plus surveillés
La pollution de l’air fait aujourd’hui partie des premières sources d’inquiétude pour les chercheurs. Les particules fines sont capables de pénétrer dans l’organisme et, dans certains cas, d’atteindre le cerveau. Plusieurs travaux suggèrent qu’elles pourraient participer au déclin cognitif et être impliquées dans certaines formes de démence, en particulier la maladie à corps de Lewy, devenue la deuxième cause de démence dans le monde.
À ces polluants atmosphériques s’ajoutent d’autres expositions plus discrètes mais omniprésentes. Les microplastiques et les nanoplastiques, issus notamment des emballages alimentaires, des textiles et des matériaux du quotidien, sont désormais retrouvés dans de nombreux tissus humains. Une étude récente publiée dans la revue Nature Medicine montre qu’ils sont présents en quantité bien plus élevée dans le cerveau de personnes atteintes de démence que chez des individus non malades.
Même si le lien de causalité direct n’est pas encore établi, cette accumulation interroge fortement la communauté scientifique.
D’autres substances chimiques font également l’objet d’une attention particulière, comme les phtalates, largement utilisés dans les plastiques. Des traces ont été retrouvées dans le liquide céphalo-rachidien de patients, ce qui suggère une capacité de diffusion jusqu’au système nerveux central.
Des facteurs de risque bien identifiés à l’âge adulte
L’environnement ne fait toutefois pas tout. Les habitudes de vie jouent un rôle majeur, en particulier entre 40 et 60 ans, période clé pour la prévention.
Dans la maladie d’Alzheimer, plusieurs facteurs sont aujourd’hui clairement associés à un risque accru : la consommation excessive d’alcool, le tabagisme, l’obésité et, plus largement, les troubles cardio-métaboliques. Le cerveau étant étroitement dépendant de la santé vasculaire, les atteintes du système cardiovasculaire fragilisent directement ses fonctions.
À cela s’ajoutent la sédentarité, le stress chronique et le stress oxydatif, qui contribuent progressivement à l’altération des neurones et des réseaux cérébraux. La prévention ne se joue donc pas au moment où apparaissent les premiers troubles de la mémoire, mais bien plusieurs décennies en amont.
L’alimentation, un levier central de protection
Pour les spécialistes, l’un des piliers les plus accessibles de la prévention reste l’alimentation. Les professeurs Richard Lévy, neurologue, et Frédéric Blanc, gériatre et neurologue, insistent sur l’importance d’une approche globale dans laquelle les choix alimentaires occupent une place essentielle.
Le régime méditerranéen est aujourd’hui largement reconnu pour ses effets protecteurs. Il privilégie les fruits, les légumes, les légumineuses, les céréales complètes, l’huile d’olive et limite la consommation de viandes rouges et de produits ultra-transformés. Ce modèle alimentaire agit à la fois sur le risque cardiovasculaire et sur l’inflammation, deux mécanismes étroitement liés au vieillissement cérébral.
Selon Richard Lévy, l’alimentation ne doit plus être considérée uniquement comme un facteur de risque, mais comme un véritable outil de protection du cerveau.
Frédéric Blanc insiste pour sa part sur des recommandations très concrètes : réduire la consommation de graisses industrielles et d’huiles hydrogénées, limiter certains produits transformés comme les soupes industrielles ou les pâtes à tartiner, et privilégier les sources d’oméga 3, notamment les huiles de noix et de lin.
Les fruits à coque comme les noix, noisettes et amandes sont également à favoriser, de même que les fruits rouges, riches en flavonoïdes, dont les effets bénéfiques sur la longévité et la santé cérébrale sont de mieux en mieux documentés.
Bouger, stimuler son cerveau et rompre avec les automatismes
L’alimentation, à elle seule, ne suffit pas. Les spécialistes défendent une prévention dite « multimodale », fondée sur la combinaison de plusieurs leviers.
L’activité physique régulière est l’un des plus puissants. Marche, exercices d’équilibre, renforcement musculaire léger ou activités cardio permettent de préserver la santé vasculaire, de limiter l’inflammation et de stimuler la plasticité cérébrale.
La stimulation cognitive joue également un rôle important. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas de multiplier les exercices complexes ou les applications d’entraînement cérébral. L’essentiel est de rompre avec la routine, de se confronter à de nouvelles situations et de rester curieux.
Changer ses habitudes, apprendre de nouvelles compétences, varier ses activités ou ses environnements sollicite différemment les réseaux neuronaux et entretient leur capacité d’adaptation.
Les bénéfices d’une telle approche combinée ont été mis en évidence par l’étude finlandaise FINGER, menée auprès de personnes âgées de 60 à 80 ans. Cette recherche a montré que l’association d’une alimentation équilibrée, d’une activité physique régulière et d’une stimulation intellectuelle permettait d’améliorer les performances cognitives, l’organisation mentale et la vitesse de traitement de l’information.
Les résultats suggèrent que l’action simultanée sur plusieurs dimensions est plus efficace que chaque intervention prise isolément.
Microplastiques et pollution, des menaces encore mal cernées
Parmi les nouveaux défis de la prévention figurent les expositions environnementales émergentes. La pollution atmosphérique reste un enjeu majeur, mais les micro- et nanoplastiques constituent désormais un nouveau champ de recherche.
Ces particules sont présentes dans de nombreux aliments, dans l’eau, dans les emballages, mais aussi dans l’environnement domestique, via les textiles et le mobilier. Leur présence accrue dans le cerveau de personnes atteintes de démence constitue un signal préoccupant, même si les mécanismes précis restent à élucider.
Pour les chercheurs, ces travaux soulignent surtout l’importance de réduire, autant que possible, les sources d’exposition au quotidien, en attendant des données plus solides sur leurs effets à long terme.
Vers une prévention plus structurée
Malgré ces inquiétudes, les spécialistes se veulent prudents mais optimistes. De nouveaux marqueurs biologiques apparaissent, permettant de mieux repérer les personnes à risque et d’affiner le diagnostic précoce. Des centres spécialisés dédiés à la prévention commencent également à se structurer.
Le message central reste toutefois clair : la protection du cerveau se construit sur la durée. Elle repose moins sur des solutions médicales immédiates que sur une accumulation de choix favorables, répétés tout au long de la vie.
Agir sur l’alimentation, rester physiquement actif, entretenir sa curiosité intellectuelle et limiter autant que possible l’exposition aux polluants constituent aujourd’hui les piliers les plus solides pour préserver, à long terme, la santé cognitive — et celle des générations à venir.
