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Incendies forestiers : « il est nécessaire de bien communiquer sur le risque », Marielle JAPPIOT, directrice UMR RECOVER (INRAE)

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Les températures caniculaires de ces dernières semaines accroissent le risque incendie dans les forêts françaises. Quelle est l’ampleur du phénomène et quelles sont les solutions pour limiter la multiplication des feux ? Entretien avec Marielle Jappiot, directrice de l’unité RECOVER de l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (INRAE).

Quel est l’état du risque incendie en ce moment et comment a t-il évolué ces dernières années ?

Il existe deux grandes familles d’incendies : les incendies principalement provoqués par des vagues de chaleur et ceux principalement provoqués par des rafales de vent. Les relations entre les conditions météorologiques, l’humidité du combustible et les incendies impliquent des mécanismes complexes et la surface brûlée augmente souvent de manière non linéaire avec la sécheresse atmosphérique (Voir les articles : Ganteaume, Barbero, Jappiot, & Maillé, 2021 ; Ruffault, Moron, Trigo, & Curt, 2017).

Le risque d’incendie est particulièrement élevé en ce moment, en lien avec la chaleur précoce et le manque de pluies sur certaines régions.

Le danger d’incendies a augmenté depuis 60 ans en France en réponse au réchauffement global (Indice Forêt Météo en hausse). Les années catastrophiques de type 2003 ont une probabilité de retour de 10% (très élevé) à cause de l’évolution du climat projeté, cette probabilité chute à 0,2% sans évolution du climat (voir article : Barbero, Abatzoglou, Pimont, Ruffault, & Curt, 2020). Cette aggravation prévue du danger forêt météo rendra les populations vivant dans les interfaces habitat-forêt d’autant plus vulnérables.

Quelles sont les conséquences majeures d’un incendie de forêt ?

En France, les incendies de forêt impactent principalement les espaces naturels. Les conséquences des incendies sont donc essentiellement d’ordre écologique sur la flore principalement, mais également la faune et le sol. La régénération post-incendie de la forêt se fait de manière variable, en fonction de la végétation pré-existante, de l’intensité de l’incendie et de la fréquence de retour des incendies. La végétation méditerranéenne est adaptée à l’incendie par des stratégies de reproduction spécifiques (par exemple par graines ou par rejet de souche). C’est la récurrence des feux au même endroit qui met en danger l’écosystème : ainsi le pin d’Alep qui se régénère après feu voit cette capacité s’annihiler si le retour de l’incendie est < 20 ans environ (car l’espèce ne peut reconstituer un stock de graines).

Les incendies peuvent également se propager dans tous types d’espaces végétalisés périphériques à la forêt (ex : feux de chaumes, friches, jardins, vignes, etc.), menaçant ainsi de plus en plus fréquemment les biens et les activités humaines.

En France les dégâts sur les constructions et le nombre de décès sont faibles en comparaison avec ceux des méga incendies meurtriers des pays voisins d’Europe du sud, notamment en Grèce (Mati, 2018, 1276 ha, 102 morts, 3 000 habitations totalement ou partiellement détruites) et au Portugal (the Pedrógão Grande and the Góis fire, 2017, environ 45 000 ha, 66 morts, plus de 100 habitations détruites).

A quoi devons-nous nous attendre dans les prochaines années ?

Les scientifiques prévoient un étalement de la zone à risque, à la fois dans l’espace et dans le temps. Cet étalement concerne surtout l’arrière-pays – frange nord – du pourtour méditerranéen et la façade ouest, résultats qui toutefois montrent quelques incertitudes. Sur la période à risque les conséquences climatiques se caractérisent par une saison des feux plus longue et plus fortement contrastée selon les années (forte variabilité inter-annuelle : alternance de saisons catastrophiques et de saisons calmes) (Voir la thèse d’Hélène Fargeon et les travaux de François Pimont).

Les projections prévoient par ailleurs dans les zones déjà concernées par les incendies en France une forte intensification de l’activité des incendies (en nombre de feux, en surface et surtout en méga-feux en lien avec des événements climatiques extrêmes).

Par ailleurs, l’augmentation des constructions aux lisières des forêts, augmente la vulnérabilité des territoires aux incendies. On parle d’interfaces habitat-forêt. Ces interfaces sont en augmentation rapide (en moyenne 10% en 10 ans), surtout dans le sud de la France où il existe une forte pression d’urbanisation.

En quoi une gestion forestière active est-elle nécessaire pour limiter le risque incendie ? 

Une gestion de la végétation combustible est nécessaire pour limiter l’éclosion et la propagation des incendies, et réduire si possible leur intensité quand ils surviennent.

Au niveau des forêts, certaines pratiques de gestion permettent de diminuer la quantité de végétation arbustive et arborée (comme le débroussaillement et l’éclaircie), et notamment de limiter la continuité verticale de la végétation, à l’origine du passage d’un feu en cime. Cependant cette gestion n’est applicable que dans certaines zones à fort risque de feu : elle est coûteuse et une forte biodiversité est souvent associée à des systèmes forestiers pluristratifiées avec présence de bois mort donc plus vulnérables au feu. Par ailleurs, des réflexions à l’échelle des territoires permettent également de limiter les grands continuum forestiers d’un seul tenant, ce qui facilite la lutte (par exemple des zones agricoles agissant comme des coupures de combustible ou diminuant l’intensité du feu).

Des expérimentations ont été réalisées pour estimer l’inflammabilité et la combustibilité des essences naturelles et ornementales et pour donner des indications sur la façon d’aménager son jardin (Voir guide technique du jardin exemplaire de Anne Ganteaume).

Des rappels sont régulièrement réalisés par les mairies auprès des habitants en interfaces  pour réaliser le débroussaillement obligatoire autour de leurs habitations (http://www.prevention-incendie-foret.com/connaitre-les-regles/debroussaillement) et respecter ainsi les OLD (Obligations Légales de Débroussailler). Cela permet de diminuer la quantité de végétation proche du bâti ainsi que les continuités végétales verticales et horizontales.

Des progrès ont été faits ces dernières années pour limiter le nombre de feux et de surfaces brûlées. Quelles ont été les actions mises en place ?

La limitation du risque d’incendie peut se faire en agissant sur la limitation de leur survenue, de leur extension et de la vulnérabilité des activités humaines.

Pour cela il est nécessaire de bien communiquer sur le risque. Chaque année sont développées différentes campagnes de sensibilisation. Les messages concernent le débroussaillement et les bons gestes pour réduire les causes d’éclosion et de réduction de la vulnérabilité avant et durant la période à risque. Il existe aussi une information quotidienne sur le niveau de risque incendie de forêt/végétation donnée par les DDT(M) en lien avec Météo-France : les messages au public sont surtout centrés sur l’accès aux massifs en été.

Par ailleurs, en France la prévention du risque d’incendie est prise en compte dans la planification territoriale. Ainsi, le PPRIF (Plan de Prévention des Risques Incendies de Forêt) permet une grande finesse d’analyse du risque à l’échelle communale et à la parcelle grâce aux visites de terrain. C’est un outil opposable aux tiers, qui permet une bonne réduction de la vulnérabilité, pour les enjeux futurs et les enjeux existants. Les PLUi (Plans Locaux d’Urbanisme intercommunaux), intègrent les informations sur le risque incendie de forêt (ex : carte d’aléa feux de forêt) et doivent veiller à développer les communes en limitant l’implantation de nouvelles constructions dans les secteurs où le risque incendie est trop important. Ces documents d’urbanisme assurent également que les zones urbaines soient équipées de points d’eau incendie et d’un accès adapté pour l’intervention des pompiers.

Comment aller encore plus loin face à l’augmentation probable du risque dans le futur ?

L’étalement de la zone à risque est prévisible, et il est nécessaire de sensibiliser les populations de ces territoires nouvellement soumis au risque d’incendie, de former les équipes de lutte et de prendre en compte ce risque dans l’aménagement de ces espaces (notamment encore renforcer les politiques d’urbanisation pour éviter la multiplication des zones d’interfaces, mieux contrôler le respect des OLD….).

Cependant, même si cet étalement spatial du risque est notable, il n’en reste pas moins qu’une forte évolution de la fréquence et de l’ampleur des incendies est attendue dans les zones actuellement soumises au risque. Dans ces territoires, même s’ils sont soumis régulièrement à des incendies, les populations et les collectivités locales ne sont pas habituées à vivre avec le feu. Le développement de la culture du risque reste la meilleure anticipation face à l’augmentation probable du risque d’incendie afin de réfléchir collectivement à des maisons ou des communautés résilientes.

Crédit photo : Anne Ganteaume, INRAE

Co-auteurs : Ondine Le Fur, Renaud Barbero, Bernard Prévosto, Anne Ganteaume, Marielle Jappiot

INRAE/RECOVER-MJ/BP/AG/OLF/RB-24/06/2022

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