Après plusieurs années d’expérimentation autour du parc national de Taï, la Côte d’Ivoire cherche désormais à inscrire le mécanisme REDD+ dans une politique de financement plus large. Le nouveau Cadre national d’investissement (CNI), en cours de finalisation, doit permettre de mobiliser davantage de ressources issues des marchés carbone et de la finance climatique, tout en maintenant les communautés locales au cœur du dispositif.
La lutte contre la déforestation ivoirienne ne repose plus seulement sur le reboisement, la surveillance des massifs ou la création d’aires protégées. Elle s’appuie aussi sur une logique financière : attribuer une valeur mesurable aux émissions de carbone évitées lorsqu’une forêt est préservée. C’est le principe du mécanisme REDD+, acronyme de « Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts », auquel s’ajoutent la conservation, la gestion durable des forêts et l’augmentation des stocks de carbone.
En Côte d’Ivoire, cet outil prend une importance particulière. Le pays a perdu environ 90 % de son couvert forestier en six décennies, selon les données rapportées par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) à partir de l’Inventaire forestier et faunique national. La pression agricole, longtemps liée à l’extension des cultures, a rendu nécessaire une articulation plus étroite entre production, protection des massifs et restauration des paysages. L’objectif public reste de retrouver à terme un couvert forestier représentant au moins 20 % du territoire.
Un cadre financier en cours de renouvellement
Le gouvernement veut désormais donner une nouvelle profondeur au dispositif. Les 4 et 5 juin derniers, un atelier de validation technique a été consacré au Cadre national d’investissement 2.0 de la REDD+. Ce document doit organiser les futurs programmes, identifier les besoins de financement et diversifier les ressources disponibles. La FAO, qui accompagne les autorités ivoiriennes dans ce processus, souligne notamment le recours possible aux marchés carbone et à la finance climatique.
Cette évolution intervient alors que la Côte d’Ivoire a également actualisé les instruments techniques qui permettent de mesurer ses résultats. Sa stratégie nationale REDD+ a été transmise à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques en avril 2026. Le pays dispose en parallèle d’un niveau de référence forestier évalué par les experts de l’ONU. Cet indicateur sert de point de comparaison : il permet de déterminer si les politiques menées réduisent réellement les émissions liées à la disparition ou à la dégradation des forêts.
Ce travail de mesure est essentiel pour que le financement REDD+ soit accordé, les réductions d’émissions doivent être comptabilisées, rapportées puis vérifiées. Le mécanisme cherche ainsi à relier une action menée sur le terrain à un résultat climatique quantifiable, avant qu’un paiement ne soit déclenché.
Le parc de Taï comme première démonstration
La Côte d’Ivoire dispose déjà d’une expérience à grande échelle avec le Projet de paiement des réductions d’émissions autour du parc national de Taï, ou PRE. Lancé en 2020 avec l’appui du Fonds carbone de la Banque mondiale, il a permis de tester concrètement le principe du paiement fondé sur les résultats dans plusieurs régions du Sud-Ouest. Le contrat initial portait sur la vente d’au moins 10 millions de tonnes équivalent CO2 pour un montant de 50 millions de dollars.
Le PRE ne se limite toutefois pas à une transaction entre l’État et un bailleur international. Une partie des ressources est redistribuée aux acteurs qui contribuent effectivement à la conservation. Le 12 août 2026, les villages de Gnato, Bliéron et Pimé, dans le département de Tabou, ont ainsi reçu 62,8 millions de FCFA au titre d’un premier paiement. Les trois communautés ont préservé 1 059 hectares de forêt constitués en réserve naturelle volontaire. Sur la durée du contrat, elles doivent percevoir 88,85 millions de FCFA si les engagements sont maintenus.
Le choix du gouvernement est aussi de relier ces revenus environnementaux à des activités économiques. À Gnato, Bliéron et Pimé, une partie des financements doit soutenir respectivement l’aviculture, la pisciculture et la porciculture. Le ministère de l’Environnement indique par ailleurs que plus de 22 000 bénéficiaires ont déjà reçu, depuis 2020, des paiements directs par mobile money pour un montant cumulé de 2,8 milliards de FCFA.
Relier forêt, agriculture et revenus ruraux
Cette approche répond à une difficulté ancienne : demander à une communauté de conserver une forêt peut signifier renoncer à l’exploitation immédiate d’une terre ou à son utilisation agricole. Le paiement pour résultats vise à réduire ce décalage en donnant une contrepartie économique à la conservation. Il ne remplace ni la politique forestière ni les contrôles, mais ajoute un levier destiné à rendre la protection plus compatible avec les besoins locaux.
La stratégie ivoirienne cherche également à intervenir en amont dans les filières agricoles. En février 2026, les acteurs du café-cacao ont lancé la plateforme Cacao Carbone+, destinée à mieux coordonner les initiatives d’agroforesterie. La FAO y voit un moyen de faire progresser simultanément la durabilité du cacao, la restauration des paysages et les objectifs climatiques du pays. Dans une économie où l’agriculture reste fortement liée à l’usage des terres, l’enjeu est d’éviter que la hausse de la production continue de se traduire par une pression supplémentaire sur les forêts.
Le passage au CNI 2.0 doit maintenant permettre d’élargir cette logique. Il s’agit moins de multiplier les projets isolés que de disposer d’un cadre capable d’orienter les financements vers les zones et les secteurs où la réduction de la déforestation peut être mesurée et durable. La mobilisation de capitaux carbone ouvre des possibilités nouvelles, mais impose aussi une gouvernance précise : suivi des résultats, transparence des paiements, partage des bénéfices et sécurisation des droits des communautés.
L’expérience de Taï offre au gouvernement une base concrète pour cette nouvelle étape. Le défi des prochaines années sera de maintenir cette capacité de mesure et de financement tout en élargissant les bénéfices aux territoires qui assurent, au quotidien, la conservation des ressources forestières.
