Alors que le déclin des pollinisateurs s’impose comme l’un des signaux les plus préoccupants de l’érosion de la biodiversité, la question dépasse largement le sort des seules abeilles. Derrière elles se joue une partie essentielle de notre alimentation, de nos paysages agricoles et de la diversité du vivant. Selon la FAO, les pollinisateurs contribuent directement ou indirectement à une part majeure de la production agricole mondiale, tout en subissant les effets combinés du changement climatique, de la perte d’habitats et de l’intensification agricole. Pour René Schiebak, expert en apiculture, l’enjeu n’est pas seulement de produire assez pour nourrir l’humanité, mais de préserver la diversité qui rend notre alimentation, nos écosystèmes et nos sociétés vivables.
De votre point de vue, quels seraient les effets immédiats et à long terme sur la sécurité alimentaire mondiale et la nutrition humaine si les populations d’abeilles continuaient de décliner au rythme actuel ?
À mes yeux, la question relève moins de la sécurité alimentaire au sens strict que de la diversité alimentaire. D’un point de vue purement théorique, l’être humain pourrait survivre grâce à des cultures comme le maïs, les céréales ou les pommes de terre, qui ne dépendent pas directement de la pollinisation par les abeilles ou par d’autres insectes. En y ajoutant quelques compléments vitaminiques, l’humanité ne serait pas nécessairement confrontée à une famine généralisée.
La vraie question est plutôt celle-ci : voudrions-nous vivre ainsi ? Sommes-nous prêts à renoncer à l’extraordinaire diversité végétale qui nous offre une multitude de fruits, de légumes et d’autres aliments ?
Il y a des millions d’années, les plantes et les insectes ont commencé à évoluer en symbiose. Les plantes fournissent pollen et nectar ; les insectes assurent leur reproduction. Presque tous les êtres vivants bénéficient de cette relation, y compris les humains.
Le problème, c’est que nous ne percevons souvent les pertes qu’au moment où leurs conséquences deviennent visibles. Qui connaît réellement toutes les espèces d’abeilles ? Qui comprend pleinement les innombrables interactions à l’œuvre dans la nature ? Lorsque certaines plantes sauvages disparaissent parce qu’elles sont considérées comme de simples « mauvaises herbes » dans une agriculture intensive, certains insectes perdent leur source de nourriture. Lorsque ces insectes disparaissent à leur tour, les oiseaux perdent une part importante de leur alimentation. Ce n’est souvent qu’une fois ces réactions en chaîne devenues évidentes que nous réalisons l’erreur commise. Et à ce stade, restaurer l’équilibre initial devient extrêmement difficile.
Pour revenir à la question : les effets sur l’alimentation mondiale se font déjà sentir aujourd’hui. Pas forcément parce qu’il y aurait moins de nourriture disponible, mais parce que la diversité de nos systèmes alimentaires et de nos paysages agricoles diminue progressivement.
L’agriculture moderne dépend fortement des abeilles pour la pollinisation, mais elle constitue aussi l’une des principales menaces pour elles, notamment à travers les pesticides et la perte d’habitats. Comment peut-on réconcilier, de manière réaliste, agriculture intensive et protection des abeilles ?
Il est difficile de répondre à cette question sans tenir compte de la réalité vécue par de nombreux agriculteurs. L’agriculture est devenue un secteur fortement économique, soumis aux règles du marché mondial. La production se concentre souvent sur ce qui peut être cultivé au coût le plus bas et vendu avec le meilleur rendement possible. Cela conduit presque mécaniquement à la production à grande échelle, à la spécialisation et aux monocultures.
Les agriculteurs subissent également une très forte pression concurrentielle internationale. Lorsqu’un exploitant doit produire un certain volume à très bas prix simplement pour rester économiquement viable, il dispose souvent de peu de marge pour mettre en place des mesures supplémentaires en faveur des abeilles ou de la biodiversité.
Le sujet dépasse d’ailleurs largement les abeilles. Les excédents agricoles des pays industrialisés sont souvent exportés vers des pays en développement à des prix très bas. Cela peut empêcher les agricultures locales de se reconstruire ou de se développer, fragiliser l’emploi et créer des difficultés sociales et économiques plus larges.
Pour cette raison, je ne vois pas ce problème comme un sujet uniquement agricole, mais d’abord comme un sujet politique. Le cadre dans lequel l’agriculture fonctionne est largement déterminé par des décisions politiques. Les solutions durables ne pourront donc émerger que si les choix politiques et les priorités collectives évoluent.
Avec le dérèglement des saisons et des conditions météorologiques de plus en plus imprévisibles liées au changement climatique, quels sont aujourd’hui les principaux obstacles pour les abeilles et les apiculteurs dans le maintien de colonies en bonne santé ?
Pour les apiculteurs, le principal défi reste le varroa, auquel s’ajoute la pression exercée par les importations de miel à très bas prix. D’autres menaces existent également, comme le frelon asiatique, Vespa velutina, l’acarien Tropilaelaps, ainsi que divers parasites et ravageurs.
Avec des hivers plus doux, certaines espèces qui ne pouvaient auparavant pas survivre durablement dans nos régions parviennent désormais à s’y installer. Cela crée de nouveaux risques pour les colonies d’abeilles, des risques que les apiculteurs n’auraient probablement pas envisagés il y a dix ou vingt ans.
Je pense que nous devrons apprendre à vivre avec ces changements et adapter nos stratégies en conséquence. Il serait utile d’observer davantage l’expérience des régions plus chaudes du sud, où certaines de ces difficultés existent depuis plus longtemps. Leurs pratiques peuvent nous aider à mieux anticiper ce qui nous attend.
Quant à savoir à quel point nous réussirons à nous adapter, l’avenir le dira.
Au-delà du conseil bien connu qui consiste à « planter des fleurs », quel changement systémique ou quelle habitude collective devrions-nous adopter dès maintenant pour garantir un avenir durable aux pollinisateurs ?
L’éducation est essentielle. Nous ne pouvons protéger que ce que nous connaissons.
Chacun peut faire un test très simple : se promener dans un jardin, un parc ou une prairie, puis observer les plantes et les insectes qui l’entourent. Combien sommes-nous capables d’en identifier ? Savons-nous à quelle période ces plantes fleurissent, comment vivent ces insectes, ou quel rôle ils jouent dans un écosystème ?
Beaucoup de personnes s’inquiètent du déclin des papillons, tout en préférant des pelouses parfaitement tondues et en voulant éliminer chaque plante considérée comme une mauvaise herbe. Les deux sujets sont liés. La biodiversité suppose d’accepter des plantes qui ne correspondent pas toujours à notre idée d’un paysage parfaitement ordonné.
Nous pouvons tous apprendre à observer plus attentivement notre environnement. Identifier les plantes, les abeilles sauvages et les autres insectes n’a jamais été aussi simple grâce aux applications et aux outils numériques. D’après ma propre expérience, une fois que l’on commence à prêter attention à ce qui nous entoure, on voit son environnement d’une manière totalement différente.
Nous devrions également regarder de plus près ce qui se trouve dans nos assiettes. Que mangeons-nous au quotidien ? Notre alimentation est-elle diversifiée ? D’où viennent nos aliments et dans quelles conditions sont-ils produits ? Sont-ils cultivés localement ou ont-ils parcouru des milliers de kilomètres ? Pouvons-nous adapter nos habitudes alimentaires de façon bénéfique à la fois pour notre santé et pour l’environnement ?
À mesure que davantage de personnes se posent ces questions, la politique entre inévitablement dans le débat. Les agriculteurs locaux doivent-ils être entièrement exposés à la pression des prix mondiaux, ou les produits régionaux devraient-ils bénéficier d’un soutien et d’une protection plus forts ? Peut-on créer des incitations pour encourager la diversité plutôt que l’uniformité dans la production agricole ? Comment construire des politiques capables de mieux concilier les intérêts écologiques et économiques ?
Au fond, ce sont des questions de société. Et je suis convaincu que partout où la diversité est encouragée, dans l’agriculture, dans nos jardins comme dans nos habitudes de consommation, les pollinisateurs peuvent revenir. Protéger les abeilles ne commence pas seulement par l’insecte lui-même ; cela commence par notre compréhension de la diversité du vivant dans son ensemble.
