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Biodiversité : les entreprises face à un risque majeur pour leur avenir économique, selon un nouveau rapport international

allier production bois et captation carbone

La destruction du vivant ne constitue plus seulement une urgence écologique. Elle est devenue un facteur de vulnérabilité directe pour l’économie mondiale. Dans un rapport inédit, des experts internationaux alertent : la perte de biodiversité menace désormais la pérennité même des entreprises et appellent à une transformation profonde des modèles économiques.

La biodiversité n’est plus un simple enjeu environnemental périphérique. Elle est désormais identifiée comme un pilier stratégique pour l’activité économique mondiale. C’est le message central du nouveau rapport publié par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, plus connue sous son acronyme IPBES.

Intitulé « Entreprises et biodiversité », ce travail de synthèse, fruit de trois années de recherches internationales, analyse pour la première fois de manière globale la dépendance des entreprises vis-à-vis des écosystèmes et l’ampleur de leurs impacts sur le vivant.

Mandatés par les Nations unies, les scientifiques rappellent une évidence souvent sous-estimée par les acteurs économiques : aucune entreprise ne peut fonctionner durablement sans eau propre, sans sols fertiles, sans végétation et sans ressources biologiques.

Toutes les entreprises dépendent de la nature

Derrière le vocabulaire parfois très « vert » du monde des affaires – se repérer dans une « jungle » boursière, faire éclore des « start-up », bâtir un « écosystème » économique – se cache une réalité beaucoup plus concrète. Les chaînes de valeur mondiales reposent massivement sur les services rendus par la nature.

Agriculture, industrie agroalimentaire, textile, construction, énergie, pharmacie, tourisme ou logistique : tous ces secteurs sont directement tributaires de la qualité des milieux naturels et du maintien de la diversité du vivant.

Pourtant, le rapport souligne un déséquilibre structurel. Si les activités économiques génèrent des pressions importantes sur les écosystèmes, la grande majorité des entreprises ne supporte pas le coût réel de leurs impacts négatifs. À l’inverse, leurs contributions positives à la biodiversité restent rarement valorisées économiquement.

Un avertissement sans détour aux acteurs économiques

Pour les auteurs du rapport, l’heure n’est plus aux ajustements marginaux. Le coprésident britannique du groupe d’experts, Matt Jones, met en garde contre un choix stratégique auquel sont confrontées les entreprises du monde entier : contribuer à faire émerger une économie compatible avec la protection du vivant ou, au contraire, accélérer une trajectoire susceptible de fragiliser durablement les écosystèmes… et leurs propres activités.

La logique actuelle, dominée par la recherche de rentabilité à court terme, apparaît de plus en plus incompatible avec la stabilité écologique nécessaire au fonctionnement de l’économie mondiale.

Pour les scientifiques, il devient indispensable d’aligner ce qui est profitable pour les entreprises avec ce qui est favorable à la biodiversité et aux populations humaines.

La perte de biodiversité, un risque économique sous-estimé

L’alerte est également portée par l’économiste américain Stephen Polasky, corapporteur du document. Selon lui, l’érosion rapide de la biodiversité figure aujourd’hui parmi les menaces les plus sérieuses pour la performance et la résilience des entreprises.

Le paradoxe est frappant : dans le système économique actuel, il reste souvent plus rentable de dégrader la nature que de la préserver. Une situation que le rapport qualifie implicitement d’absurde au regard des dépendances réelles de l’économie aux écosystèmes.

Les chiffres avancés illustrent ce déséquilibre. En 2023, les flux financiers mondiaux associés à des activités ayant un impact direct négatif sur la nature sont estimés à 7 300 milliards de dollars. Une part importante de ces montants provient de politiques publiques, à travers des subventions défavorables à l’environnement.

À titre de comparaison, les financements publics et privés consacrés à la protection, à la restauration et à la conservation de la biodiversité n’ont représenté qu’environ 220 milliards de dollars la même année, soit une fraction infime des soutiens accordés aux activités les plus destructrices.

Pour Stephen Polasky, un changement de cap est pourtant possible. Avec des politiques adaptées et une évolution des pratiques financières et culturelles, les choix favorables à la nature pourraient également devenir les plus rentables pour les entreprises.

Mesurer enfin l’empreinte réelle des entreprises sur le vivant

L’un des freins majeurs identifiés par l’IPBES tient à la difficulté, pour les entreprises, d’évaluer clairement leurs impacts et leurs dépendances vis-à-vis de la biodiversité.

Le paysage actuel des indicateurs, des méthodologies et des outils de reporting est jugé particulièrement fragmenté. Le rapport ambitionne ainsi de fournir un cadre de référence afin d’aider les acteurs économiques à mieux se repérer dans cette complexité.

L’enjeu est considérable. Aujourd’hui, moins de 1 % des entreprises publiant des rapports environnementaux mentionnent explicitement leurs effets sur la biodiversité, alors même que celle-ci constitue un facteur déterminant de leur activité.

Un catalogue de solutions pour transformer l’économie

Au-delà du constat, le rapport se distingue par sa dimension opérationnelle. Les experts ont recensé plus de cent leviers concrets permettant d’engager une transformation des pratiques économiques.

Parmi les pistes avancées figurent notamment la mise en place d’incitations financières favorables à la biodiversité, le renforcement de la transparence tout au long des chaînes de valeur, l’intégration de critères liés au vivant dans les décisions d’investissement, ou encore le développement de partenariats avec les communautés locales et autochtones.

Le texte a été approuvé par les représentants de plus de 150 États membres de l’IPBES, réunis à Manchester, au Royaume-Uni. Une validation politique qui donne à ce rapport un poids particulier dans les discussions internationales à venir.

Pour la première fois, l’IPBES ne se contente pas de dresser un état des lieux alarmant. Il propose un véritable mode d’emploi pour rapprocher durablement performance économique et protection de la nature.

À l’heure où l’effondrement du vivant s’accélère, le message adressé aux entreprises est limpide : la biodiversité n’est plus un enjeu de communication ou de conformité réglementaire, mais une condition essentielle de leur survie économique.

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