Ils finissent parfois au fond d’un fossé, dans un bois, le long d’un trottoir ou sur un parking déserté. En apparence anodins, les chariots de supermarché abandonnés dans la nature génèrent pourtant un impact environnemental bien plus important qu’on ne l’imaginait jusqu’ici. C’est la conclusion d’une étude récente menée au Royaume-Uni par des chercheurs de l’University of Warwick et publiée dans la revue scientifique Sustainability.
Derrière un objet du quotidien, discret et presque invisible dans le débat public, se cache en réalité une source de pollution indirecte mais massive.
Un phénomène loin d’être marginal
Le premier enseignement de l’étude est l’ampleur du phénomène. Les chercheurs rappellent qu’environ 520 000 chariots de courses sont abandonnés chaque année au Royaume-Uni. Même si cette estimation remonte à 2018, elle a été reprise comme base de travail pour mesurer l’impact réel de ces abandons sur l’environnement.
À l’échelle d’un territoire national, ces centaines de milliers d’objets laissés hors de leur circuit normal représentent un flux de déchets très spécifique, souvent ignoré des politiques de gestion des déchets traditionnelles. Car un chariot de supermarché n’est pas censé être jeté. Il doit, dans la majorité des cas, être récupéré et réintégré dans le parc de matériel des enseignes.
C’est précisément à ce stade que se concentre l’essentiel du problème environnemental.
Une pollution surtout liée à la récupération
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce ne sont pas tant les chariots eux-mêmes qui posent problème que la logistique nécessaire pour aller les chercher.
L’étude montre que la pollution générée par les chariots abandonnés est avant tout indirecte. Pour récupérer les 520 000 unités égarées chaque année, les distributeurs font appel à des véhicules utilitaires, le plus souvent des camionnettes fonctionnant au diesel.
En modélisant les trajets nécessaires pour localiser, charger puis rapatrier ces chariots vers les magasins ou les centres logistiques, les chercheurs ont calculé que ces opérations entraînaient environ 343 tonnes d’émissions de dioxyde de carbone.
Pour donner un ordre de grandeur plus parlant, ce volume correspond, sur une année, aux émissions produites par près de 80 voitures à essence.
Un chiffre qui surprend par son ampleur, tant l’objet à l’origine de cette pollution est perçu comme insignifiant.
Des chariots parfois impossibles à réutiliser
À cette pollution liée au transport s’ajoute un second facteur, moins visible mais tout aussi déterminant : la fin de vie prématurée d’une partie des chariots.
L’étude souligne qu’un nombre non négligeable d’entre eux sont récupérés dans un état trop dégradé pour être réparés ou remis en service. Vandalisme, chocs, immersion dans l’eau ou dégradation volontaire rendent parfois toute rénovation impossible.
Or, fabriquer un nouveau chariot n’est pas neutre sur le plan environnemental. Les chercheurs estiment qu’environ 65 kilogrammes de CO₂ sont émis pour produire une seule unité, en tenant compte des matériaux, de la fabrication et de la logistique associée.
Plus les abandons sont nombreux, plus le taux de renouvellement du parc augmente, et plus l’empreinte carbone globale de ces équipements s’alourdit.
Un impact largement sous-estimé
Pris individuellement, un chariot ne représente qu’une faible quantité de métal et de plastique. Mais l’étude met en évidence un effet d’accumulation, à la fois spatial et temporel.
Des centaines de milliers d’objets dispersés sur un territoire nécessitent une organisation lourde pour être récupérés. Cette mécanique répétée, jour après jour, finit par produire un volume d’émissions comparable à celui de certaines activités industrielles de petite taille.
Les chercheurs insistent sur le caractère méconnu de cette source de pollution, rarement intégrée dans les bilans environnementaux des enseignes de distribution ou dans les politiques de réduction des émissions.
Un problème pourtant facile à réduire
L’un des points saillants de l’étude tient à la simplicité des solutions envisageables. Contrairement à d’autres postes d’émissions complexes à traiter, la question des chariots abandonnés repose essentiellement sur des leviers comportementaux et organisationnels.
Le renforcement des dispositifs de consignation, l’amélioration du suivi des chariots, l’installation de systèmes de blocage de roues en périphérie des parkings ou encore le recours à des solutions de récupération mutualisées figurent parmi les pistes évoquées.
Pour les chercheurs, limiter les abandons permettrait non seulement de réduire les émissions liées aux déplacements de récupération, mais aussi d’allonger la durée de vie des chariots et de diminuer les besoins de fabrication.
Derrière un geste apparemment banal — laisser un chariot au coin d’une rue ou au bout d’un chemin — se cache donc une chaîne logistique énergivore, dont l’empreinte carbone reste largement invisible pour le consommateur. Une pollution discrète, mais bien réelle, que cette étude remet aujourd’hui en pleine lumière.
