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Pourquoi boycotter BP n’est pas judicieux

Pourquoi boycotter BP n'est pas judicieux
Seul un boycott massif et permanent des stations-service BP pourrait avoir des conséquences sur la santé financière du groupe. Il aurait cependant aussi un impact plus important sur d'autres sociétés qui, elles, ne sont pas responsables de la marée noire dans le Golfe du Mexique

C’est étant donné les circonstances plus que légitime de ne plus vouloir faire le plein dans une station frappée du logo de la multinationale britannique, mais en y réfléchissant bien…

Il n’y a pas qu’aux États-Unis que BP est en proie à une détestation populaire et unanime.  À une pollution aux hydrocarbures démesurée dans le Golfe du Mexique se sont ajoutées des négligences désormais quasi-avérées et l’impéritie de dirigeants qui ont réussi le tour de force d’incarner le degré zéro de la communication en l’espace de quelques semaines, deux méga-défaillances de nature à faire naître un courroux universel.

Celui-ci s’est notamment manifesté à travers l’insolite opération « Behind The Logo » menée par l’association Greenpeace et qui consistait à « ravaler la façade » du groupe pétrolier en fonction de son actualité récente. Le concours a pris fin lundi et avait déjà vu en fin de semaine dernière la participation de plus de cinq cents internautes qui ont rivalisé d’imagination.

Site souvent très révélateur de l’impact des tops et des flops de l’actualité chaude sur les citoyens, Facebook est un autre défouloir virtuel. En tapant « boycott BP » on obtient quelque quatre cent soixante-neuf résultats. Il existe en outre une application qui à ce jour comptabilise plus de vingt-trois mille utilisateurs actifs par mois et une page rassemble près de sept cent soixante mille fans fédérés par l’idée de « boycotter les stations de BP jusqu’à ce que la marée noire soit nettoyée » (NDLR : Celle-ci a été fermée lundi, officiellement par erreur, avant d’être rouverte dans la journée). On peut néanmoins se poser la question de la pertinence d’une telle mise à l’index – qui frapperait aussi les marques Am/pm, Amoco, Arco, Aral, Castrol et Wild Bean Cafe, toutes propriétés de la multinationale britannique.

Ça peut avoir des conséquences sur la santé financière du groupe et donc sur ses salariés

BP compte en effet près de cent mille salariés qui ne sont aucunement responsables du séisme environnemental auquel sont aujourd’hui confrontés les États-Unis. La faute en incombe à leurs supérieurs hiérarchiques, lesquels n’étaient pas préparés pour faire face à une telle situation et n’ont semble-t-il toujours pas tiré les enseignements environnementaux de l’explosion de la mal-nommée Deep Water Horizon.

De même ce sont bien les responsables de BP et non les employés qui se sont distingués par des déclarations édifiantes, le directeur général Tony Hayward en tête, et par une contrition pour le moins tardive. En ce qui concerne les signes avant-coureur de la catastrophe, des salariés avaient exprimé leurs inquiétudes dans des mails examinés puis rapportés par la sous-commission d’enquête de la Commission parlementaire de l’Énergie et du Commerce, inquiétudes que n’ont pas partagé les cadres présents sur la plate-forme Ces derniers souhaitaient semble-t-il, malgré des risques avérés, poursuivre les travaux de forages pour ne pas perdre trop d’argent. Un bien mauvais calcul quand on sait que les dégâts provoqués par la marée noire ont déjà coûté plus de deux milliards de dollars (environ un milliard et six cent trente millions d’euros) en opérations de nettoyage et autres indemnisations.

Au total boycotter BP pourrait contribuer à (un peu) fragiliser la santé financière du groupe pétrolier, lequel peut certes largement voir venir mais a depuis le début de la catastrophe vu le cours de son action dégringoler et sa capitalisation boursière fondre comme neige au soleil. L’hypothèse d’une OPA hostile demeure plausible et nul ne peut certifier que pareille issue ne déboucherait pas sur une compression de personnel. Nous n’en sommes toutefois pas encore là mais le fait est qu’un rejet mondial en guise d’expression d’une colère fort compréhensible ne servirait de toute façon pas les intérêts d’employés qui, eux, n’y sont pour rien.

D’autres entreprises seraient pénalisées

Reste que l’écœurement des internautes est partagé en haut lieu, ainsi qu’en témoigne les attaques répétées de Barack Obama contre la multinationale britannique – attaques qui ont fini par émouvoir une partie de la classe politique – et les propos incisifs de Claudia Roth, leader du Parti écologiste allemand. « Les consommateurs et consommatrices devraient envoyer un signal à cette entreprise qui a sciemment adopté des normes de sécurité inférieures, et ce par le biais de leur comportement d’achat », a-t-elle estimé.

Bien qu’adversaire résolu de BP, l’ONG Greenpeace n’est pas forcément favorable à cette idée de boycott. « BP n’est de loin pas le groupe pétrolier qui a les pires pratiques [...]   mais là n’est pas la question. Le problème c’est notre dépendance au pétrole, qui engendre et engendrera encore à l’avenir des accidents désastreux. Le vrai choix, c’est de renoncer à sa voiture, parce que boycotter BP pour aller faire le plein en face, qu’est-ce que ça change ? Rien. C’est juste s’acheter une bonne conscience à bon marché », analyse lucidement Nicolas de Roten, porte-parole de Greenpeace Suisse.

Il est par ailleurs impossible, ce quelle que soit l’enseigne, de savoir d’où vient le pétrole et quelle société l’a extrait : tout est mélangé à la raffinerie et même après. Responsable de la communication chez BP Suisse, Isabelle Thommen précise : « Une partie du carburant que nous vendons en Suisse vient de BP en train via l’Allemagne et une autre partie d’un marché libre à Rotterdam, où nous achetons l’essence sans avoir la possibilité de savoir exactement qui a foré pour extraire le pétrole dont elle est issue ». Il va sans dire que la donne est sensiblement identique dans les autres pays.

Les stations BP sont de plus souvent la propriété de petits gérants qui les exploitent grâce à un système de franchise et qui, eux, pâtiraient bien plus d’une défection massive alors même qu’ils n’ont rien à voir avec le dépeçage de l’écosystème du Golfe du Mexique. Enfin l’activité des stations-service dégage des marges assez faibles et par conséquent intéresse de moins en moins certains groupes pétroliers, dont la multinationale britannique, qui a d’ailleurs annoncé début février qu’elle allait vendre ses quatre cent seize stations en France au conglomérat israélien Delek moyennant cent quatre-vingt millions d’euros. Si en vertu d’un accord de licence lesdites stations conserveront l’enseigne BP pendant plusieurs années un délaissement massif des pompes dans l’Hexagone n’aura donc bientôt plus le moindre impact sur le locataire de Deep Water Horizon, l’opération devant être menée à bien ce semestre à condition d’obtenir les autorisations nécessaires.

Professeur de gestion financière à l’Université de Fribourg (Suisse), Dušan Isakov résume : « L’ambition de ruiner BP par cette méthode me semble très irréaliste [...] Les entreprises de cette envergure constituent [...] des réserves pour faire face à ce type de mesures. Ce genre d’initiative me semble donc voué à l’échec ».

Seul un boycott très largement massif et surtout pas temporaire pourrait à terme avoir une incidence sur l’immense manne budgétaire dont dispose le groupe mais encore une fois ce n’est pas à la pompe qu’il réalise le plus gros de son chiffre d’affaires. L’autre inconvénient majeur réside dans le fait que d’autres sociétés à la puissance financière moindre trinqueraient davantage. Si un désaveu citoyen mondial pourrait cependant permettre de maintenir la pression sur BP et de lui rappeler ses responsabilités, la priorité reste de lui laisser le maximum de chances de s’en acquitter jusqu’au dernier penny. En espérant bien sûr qu’il n’en soit pas autrement.

Crédit photo : Wikimedia Commons – Oxyman
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