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Trop de CO2 absorbé, les océans sont en apnée

Trop de CO2 absorbé, les océans sont en apnée
Les ptéropodes, aliments de base d'un grand nombre d'espèces marines, sont directement menacés par l'acidification des océans

L’acidification des océans est un phénomène qui a trop longtemps été pris à la légère. Certains se sont rassurés en invoquant la répétition des cycles naturels et notamment l’ère du Paléocène-Eocène, période au cours de laquelle les températures ont été les plus élevées de tous les temps, il y a 55 millions d’années. La concentration de carbone avait alors atteint des sommets et de nombreuses espèces sous-marines avaient disparu. Aujourd’hui l’histoire se répète, mais en pire.

L’homme doit une fière chandelle aux océans. Ils absorbent en effet chaque jour 25 millions de tonnes de dioxyde de carbone d’origine anthropique, ce qui contribue largement à réduire l’impact CO2 sur le climat. Mais la formation d’acide carbonique qui résulte de l’entrée en contact du gaz avec l’eau de mer a une incidence négative sur l’équilibre de l’écosystème marin. La gravité des répercussions du phénomène est toutefois particulièrement difficile à évaluer, d’où le scepticisme de certains spécialistes face à ceux qui tirent la sonnette d’alarme. Les conséquences pourraient en fait tout aussi bien être perceptibles dans 20 ans que dans un siècle et demi. D’où l’entreprise de trois explorateurs britanniques partis le 15 mars dernier pour un périple de cinq cents kilomètres à ski sur la banquise de l’océan Arctique. Bravant des températures de – 45° celsius, ils tentent de récolter des données sur l’acidification des océans et son impact sur la biodiversité.

Incontestable

Pour autant, plusieurs statistiques sont d’ores et déjà considérées comme irréfutables. L’acidité des océans a augmenté de 30% depuis le début du XIXe siècle et l’entrée dans l’ère industrielle. Les océans ont ainsi absorbé 120 milliards de tonnes de dioxyde de carbone, soit une tonne de CO2 par personne et par an.

L’acidification entraîne en outre une diminution du potentiel hydrogène (pH) de l’eau. Or plus cet indice est faible, plus il implique une acidité élevée. Le pH moyen de l’eau de mer est de l’ordre de 8,2. On craint désormais qu’il n’atteigne un niveau exceptionnellement bas : à moins que la situation ne s’améliore rapidement, le pH des océans pourrait ainsi perdre 0,2 unités d’ici à 2020 et jusqu’à 0,4 unités pour la fin du siècle.

Autre état de fait indiscutable, l’acidification touche plus sévèrement les espèces qui évoluent dans des eaux froides. L’océan Atlantique Nord est par exemple plus vulnérable que l’océan Indien.

Mais en quoi l’acidification menace-t-elle l’équilibre des écosystèmes marins ? Elle réduit la présence de carbonate de calcium, lequel intervient dans la formation des organismes à squelette calcaire dits « calcificateurs » que sont les ptéropodes (mollusques parfois invisibles à l’Å“il nu vivant en eaux de surface) et les coraux profonds. L’acide carbonique diminue la concentration d’ions carbonates qui au même titre que les ions calcium sont indispensables à la production de leur coquille ou de leur squelette. Le Limacina helicina pourrait être un des premiers à en pâtir. Comme tous ses semblables ptéropodes, cette espèce est en effet constituée d’aragonite, un type de calcaire moins résistant, et risque purement et simplement la dissolution sous l’action corrosive de l’acide. Une étude menée par le Laboratoire d’océanographie de Villefranche (LOV) a par ailleurs montré que ledit mollusque pourrait en 2100 mettre un temps 30% supérieur à celui qu’il prend aujourd’hui pour construire sa coquille.

Faut-il tirer la sonnette d’alarme ?

Ces considérations scientifiques ne devraient pas émouvoir plus que ça le commun des mortels. Il pourrait en revanche être plus sensible au fait que les savoureux plateaux de fruits de mer finissent par se trouver quelque peu dégarnis dans une petite centaine d’année.

Les organismes précités sont en effet des maillons indispensables de la chaîne alimentaire marine. Pléthore d’espèces comme le saumon du Pacifique Nord se nourrissent entre autres de ptéropodes. Quant aux coraux, ils abritent anguilles, crabes, oursins et bien d’autres qui deviendraient extrêmement vulnérables sans leur habitat.

Les plus pessimistes évoquent déjà une catastrophe qui pourrait affecter les populations tributaires de la pêche. Faut-il se monter aussi catastrophiste que Sigourney Weaver dans le documentaire « Acid Test : The Global Challenge of Ocean Acidification » ?

Un trop grand nombre d’équations reste à résoudre avant de pouvoir tirer des conclusions hâtives. Comme le rappelle Jean-Pierre Gattuso, chercheur au LOV, « nous disposons de très peu de recul. Les premières études de l’acidification des océans remontent à une quinzaine d’années tout au plus ».

Des scientifiques américains ont récemment mis en évidence l’action bénéfique de l’acide carbonique, lequel consolide la structure de la carapace de plusieurs espèces dont le homard. Alors est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Il y a en tout cas ceux qui se réjouiront du fait que le phénomène renforce les défenses de certains animaux marins – conformément aux lois de la sélection naturelle –, et d’autres qui s’inquiéteront de la sécurité alimentaire des prédateurs.

Quoiqu’il en soit, la tâche des chercheurs se complique dès lors que les organismes ne réagissent pas tous de la même manière aux attaques acides.

Cela reste à prouver

Parce qu’il est tout de même établi que l’acidification des océans aura des répercussions importantes sur la biodiversité marine, les chercheurs et les gouvernements se mobilisent pour remédier au plus vite au manque de connaissances actuel.

Signée par plus de 150 spécialistes du monde marin en janvier 2009, la Déclaration de Monaco était destinée à mobiliser l’opinion publique et à faire pression sur les dirigeants dans la perspective du Sommet de Copenhague. Des océans dont la Fondation Cousteau a estimé à l’issue de la conférence danoise qu’ils avaient été « largement oubliés » par les décideurs. Peut-être que davantage de visibilité sur l’avenir pourrait aider la communauté internationale à prendre les décisions qui s’imposent.

C’est en tout cas ce qu’espèrent les acteurs du programme EPOCA (European Project on Ocean Acidification), qui a vu le jour en juin 2008. Coordonné par M.Gattuso et soutenu par l’Union Européenne (UE), il a pour but de mieux comprendre les mécanismes d’acidification et de tenter d’anticiper l’état de santé des océans d’ici à la fin du siècle. Les chercheurs travaillent main dans la main avec des scientifiques allemands mobilisés autour d’un programme national baptisé BIOACID (Biological Impacts of Ocean Acidification) et qui a été lancé en septembre 2009. 8,5 millions d’euros doivent être débloqués sur trois ans pour soutenir la recherche. Parce que, selon Ulf Riebesell, océanographe et coordinateur du projet, « il est essentiel de comprendre et de quantifier ces phénomènes pour accroître la fiabilité des modèles utilisés pour prévoir l’évolution future du climat ».

Nul besoin d’attendre les conclusions de ces missions pour agir. S’il y a bien un élément qui a pu être rapidement identifié, c’est la source du mal : le CO2. Quand on sait qu’une fois en marche, le processus est irréversible, il paraît évident qu’il faut tout mettre en Å“uvre pour réduire les émissions de GES dans l’atmosphère. Sans tarder.

wikimedia - Russ Hopcroft, University of Alaska, Fairbanks
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