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Le sauvetage de la dernière forêt tropicale du Kenya

Kakamega, à l’Ouest du Kenya, est le dernier îlot kenyan de la forêt tropicale humide qui couvrait l’Afrique de la Guinée Équatoriale à l’Océan Indien. Après des décennies de déforestation et d’agressions, la communauté locale de Kakamega s’est organisée pour protéger ce trésor écologique tout en assurant le développement économique de la région.

Benjamin Okalo est intarissable sur sa forêt, le regard un peu fatigué mais l’esprit vif, il peut sillonner les yeux fermés ce sublime labyrinthe vert, qui bien a failli disparaître. Guide à l’origine, cela fait 25 ans qu’il parcourt ce microcosme où l’homme est si minuscule face à la nature. Les arbres peuvent atteindre 30m de haut et abritent un écosystème unique. La réserve nationale de Kakamega est la dernière forêt équatoriale du Kenya, 240 km2 ou 24 000 hectares, un trésor écologique qui se trouve à l’Ouest du pays, près de l’Ouganda. Cette zone luxuriante recèle la plus grande biodiversité du pays : plus de 500 espèces animales dont une bonne partie est endémique. 7 espèces de singes, 300 d’oiseaux et 40 de serpents sont les hôtes de ces bois où l’on dénombre aussi plus de 350 sortes d’arbres. Ici, tout semble n’être que luxe, calme et volupté mais le cri rauque du singe bleu vient sortir le visiteur de ses rêveries pour lui rappeler la fragilité de cet écosystème unique. La sauvegarde des forêts tropicales est cruciale pour lutter contre le changement climatique.

La forêt de Kakamega était 10 fois plus grande en 1918, elle fut grignotée petit à petit par la population locale. « En 1995, j’ai pensé qu’il fallait donner un rôle à la communauté de Kakamega pour en finir avec les activités illégales comme la coupe du bois, déclare Benjamin Okalo, le président de KEEP. Si nous ne faisions rien, la forêt aurait pu disparaître dans les 20 ans ». C’est ainsi qu’est née l’organisation KEEP (Programme d’Éducation Environnementale de Kakamega) dont le but est de sensibiliser les habitants à la préservation de leur environnement et développer des activités économiques respectueuses de la nature.

Proche de la catastrophe

La région de l’Ouest du Kenya est très densément peuplée bien que rurale. 240 000 habitants (environ 600hab./km2) vivent autour de la forêt, autant de destructeurs potentiels pour celle-ci. La pauvreté, le chômage et la surpopulation ont poussé beaucoup de riverains à aller se servir allègrement dans la forêt pour survivre, notamment pour s’approvisionner en bois ou fabriquer du charbon. Ce sont surtout les petits agriculteurs qui étaient le plus dépendants des revenus issus de la forêt, la plupart d’entre-eux ont des terrains inférieurs à 0,5 hectares.

« Avant j’allais dans la forêt pour pouvoir nourrir mes enfants, raconte Maridah Khalawa, mère de cinq enfants. Aujourd’hui je suis trop occupée par le travail dans les champs de thé et d’ocimum (plante médicinale) ».

Les autorités comptent aussi sur la peur du gendarme pour empêcher les prélèvements illégaux, les contrôles des garde-forestiers sont réguliers et les peines dissuasives : 5000 Shillings (50€) ou 3 mois de prison pour qui coupera du bois dans la forêt. Mais la répression à elle seule ne résout aucun problème et exclut les populations locales des politiques de conservation. En février 2003, des scientifiques françaises tiraient la sonnette d’alarme : « Si rien n’est fait, la situation sera bientôt catastrophique. D’une part, l’augmentation inexorable de la pauvreté conduira très probablement à la disparition des agriculteurs les plus pauvres, forcés à l’exode rural. D’autre part, la forêt de Kakamega ne cesse de diminuer en volume, privant les scientifiques d’un terrain de recherche particulièrement riche, les touristes d’un espace de grande beauté et l’État d’une partie des revenus touristiques nationaux. »

Alternatives au pillage de la forêt

KEEP met avant tout l’accent sur l’éducation populaire pour changer les mentalités et s’attaque aussi aux causes économiques de la déforestation sauvage : « Notre but est que les gens gagnent plus d’argent pour qu’ils ne viennent plus chercher leur revenu dans la forêt, affirme Benjamin Okalo. La monoculture du maïs [culture principale au Kenya, ndrl.] ne va pas aider les paysans à sortir de la pauvreté, c’est pour cela qu’il faut développer d’autres business ! »

Depuis 1984, la forêt est protégée des défriches illégales par une zone tampon, une ceinture de plantations de thé qui a le double mérite de stopper l’extension des habitations et de nécessiter une importante main d’œuvre.

Parmi les autres activités alternatives, la culture de la plante médicinale Ocimum kilimandscharicum est la plus lucrative, elle est ensuite distillée sur place dans une usine pour fabriquer une huile essentielle commercialisée sous le nom de Naturub. « Je gagne beaucoup d’argent avec cette plante, raconte fièrement Meshak Agweyu, 50 ans, avec cet argent j’ai pu construire une nouvelle maison ». Et surtout, il ne va plus dans la forêt pour voler du bois, lui qui a été arrêté à de nombreuses reprises. L’ocimum est une variété indigène de lavande qui peut être récoltée tous les trois mois sans être replantée, elle pousse aussi à l’état sauvage dans la forêt. Ce projet lancé avec 50 paysans en 2000, bénéficie aujourd’hui à 500 personnes à Kakamega. Il est notamment soutenu par l’ONG suisse Biovision.

Développement de l’écotourisme

La forêt recèle un autre trésor bien caché : les papillons. 400 espèces de papillons sont représentées à Kakamega. Dans une clairière se dresse la ferme de KEEP où sont élevés des dizaines de papillons multicolores sous un immense filet. « Les papillons se développent très vite, note Benjamin Okalo, ils pondent beaucoup d’œufs et les chrysalides peuvent se vendre de 2 à 10 dollars l’unité ». Les clients peuvent être des chercheurs, des collectionneurs ou, plus original, des couples qui souhaitent effectuer un lâcher de papillons pendant leur cérémonie de mariage.

Des projets d’apiculture, d’arboriculture, d’élevage de ver à soie, sont aussi développés par KEEP. Benjamin Okalo place beaucoup d’espoirs dans le développement de l’écotourisme, un petit village de bandas (huttes traditionnelles) a été construit au cœur de la forêt et peut accueillir les voyageurs de passage. En lisière, le rutilant « parc à serpents » n’attend plus que l’arrivée prochaine des reptiles pour ouvrir ses portes.

Une tour d’observation en bois se dresse au milieu de la forêt depuis laquelle il est possible constater la lente avancée du mur de végétation sur la savane voisine. Sans doute le fruit du colossal effort entrepris depuis quinze ans par Benjamin Okalo et ses collègues de KEEP pour préserver la forêt de Kakamega : « Le changement a été rapide, confie-t-il, maintenant la communauté locale et les paysans sont unis pour sauvegarder ce trésor écologique ».

Clément Girardot

Reportage réalisé dans le cadre d’un atelier de Media21 (réseau de journalisme global basé à Genève)
Peggy Pascal, Sophie Tiers, Mireille Dosso, Pour la lecture des conflits d’usages de la forêt protégée de Kakamega (Kenya), Apports de l’étude spatiale et historique des modes de mise en valeur agricole des marges forestières, 2003, 10p.

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