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L’armée américaine a l’assaut de l’environnement

L'armée américaine a l'assaut de l'environnement
L’idée de chasseurs F-18 alimentés en kérosène hybride a fait son chemin au Pentagone

Non, la plus puissante armée du monde n’est pas « que » mobilisée en Afghanistan et en Irak, à la recherche d’introuvables terroristes et en proie aux pires difficultés pour remédier à des situations politiques désespérément instables.

La plus grande consommatrice d’énergie des Etats-Unis cède aussi à la tendance « écolo », dans les grandes largeurs, sans qu’on puisse trouver quoi que ce soit à y redire et que ce tournant vert ne soit (encore ?) assorti de grands renforts de publicité so American. Il a en fait été pris il y a plus d’une décennie, là encore plutôt discrètement.

L’armée américaine a ainsi lancé dès 1999 un programme de munitions écologiques consistant en la production de nouvelles balles certes toujours aussi meurtrières pour l’homme mais qui se veulent sans dommages collatéraux pour l’environnement. Réalisées à partir d’un alliage dont le tungstène constitue le composant essentiel, elles ont la faculté de se dégrader plus vite que leurs homologues « ordinaires ». Il n’est peut-être pas si loin, finalement, le temps des cartouches biodégradables… Celui de la Guerre Froide, avec ses bombes thermonucléaires auxquelles les deux Supergrands ont été d’autant plus inspiré de ne pas recourir tant elles étaient capables de rayer des écosystèmes entiers de la carte, est en revanche bel et bien révolu. Ce qui, bien entendu, ne veut surtout pas dire que la matière fissile a vécu et que les armes de demain, quelle que puisse être leur provenance, seront toutes (relativement) écoresponsables.

Trêve de digressions, ils sont plusieurs en ce début de millénaire à passer des nuits blanches pour faire de l’US Navy et de l’US Air Force des corporations plus vertes qu’à l’époque de la faucille et du marteau.

À l’heure du photovoltaïque

Les chercheurs de Konarka Technologies sont sans doute de ceux-ci. Ils ont en tout cas déjà collaboré avec la défense américaine. Les deux partis ont en effet paraphé en 2005 un contrat d’un million six cent mille dollars portant sur la réalisation d’applications militaires des cellules photovoltaïques ultra-légères de cette enseigne du Massachusetts toute entière dédiée au solaire. Pourquoi diable une telle entente ? Tout simplement parce que les équipements de terrain de l’armée (des lunettes de vision nocturne au GPS) étaient de plus en plus dépendants de l’énergie électrique et qu’il fallait se pencher sur le développement de structures plastiques et textiles fondées sur le renouvelable (tentes, uniformes, etc.), lesquelles peuvent se substituer aux batteries traditionnelles et autres générateurs diesels pour l’alimentation et la recharge.

Le développement du solaire permet aussi, entre autres avantages, de réduire significativement la charge emportée par les fantassins. Si pour pléthore de raisons le corps militaire ne peut jurer que par lui, le fait est que, depuis le milieu de la décennie écoulée, le photovoltaïque s’impose, piano mais surtout sano.

L’installation d’une unité solaire de quatorze mégawatts (MW) sur la célèbre base aérienne de Nellis (Nevada) et d’un système photovoltaïque de deux MW à Fort Carson (Colorado) en témoignent, tout comme la création annoncée d’une centrale au cÅ“ur de la plate-forme d’Irwin, dans le désert californien de Mojave (où le vent règne aussi en maître). L’entreprise espagnole Acciona Solar Power et Clark Energy ont remporté en octobre dernier l’appel d’offre lancé par l’armée américaine pour développer le plus important projet « écolo » de sa longue histoire. Ces deux entités fourniront conjointement cinq cents MW d’énergie solaire, un chiffre qui pourrait doubler en fonction des besoins. Étalées sur cinq mille six cents hectares, les installations devraient voir leur construction achevée à l’horizon 2022. D’ici là, un premier dispositif photovoltaïque d’une puissance de vingt MW est prévu pour 2013. Le premier site à même de couvrir l’ensemble des besoins énergétiques de la base, lui, devrait être mis en service deux ans plus tard. Quant à l’excédent d’électricité, il sera vendu aux compagnies publiques régionales via deux lignes à haute tension.

Cette base californienne est en fait un authentique laboratoire « vert », puisqu’elle se prépare à ne plus utiliser que des véhicules électriques et que ses infrastructures futures devront répondre à des normes environnementales strictes [NDLR : équivalentes au label « Haute qualité environnementale » en vigueur dans nos frontières]. Last but not least, les soldats vont recevoir des instructions pour limiter leur consommation d’énergie et devront s’acquitter d’une taxe en cas de non-respect des nouvelles instructions. Rompez !

Du biocarburant dans les chasseurs ?

Loin d’avoir eu les faveurs des médias, les engagements environnementaux de l’institution militaire n’en sont pas moins réels, et surtout significatifs. Elle envisage en effet d’augmenter de 25 % la production d’énergies « propres » à l’horizon 2025 et de diminuer de 30 % ses émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici à 2015 (par rapport à 2003). Comment ? En réduisant, sur les bases comme sur le terrain, sa consommation d’énergie et le recours aux carburants fossiles. Ce dernier objectif est d’ailleurs énoncé dans l’ « US Army Environmental Strategy », véritable feuille de route « verte » cousue main en 2005 par l’Army Environmental Policy Institute (AEPI), lequel a été créé en 1990 pour élaborer des réglementations tenant compte de la problématique environnementale dans sa globalité et qui impose aussi, entre autres exemples, des directives plus strictes en matière de recyclage des appareils électroniques et des matières premières.

Des tests ont déjà été réalisés sur des chasseurs F-18 Hornet de l’US Navy et la crème de l’aéronavale pourrait bien, à terme, être alimentée à hauteur de 50 % par un kérosène alternatif constitué entre autres d’extraits d’algues ou pour partie agrémenté d’huile de carmeline. L’optimisme doit être de rigueur quand on sait les succès récemment enregistrés par l’aviation civile dans le domaine des biofuels et l’assentiment financier du Pentagone.

Mais l’US Navy ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Après avoir créé une task force sur le dérèglement climatique, elle souhaiterait en effet que la moitié des bâtiments des forces navales soient alimentés en carburant hybride d’ici à la prochaine décennie. Elle a en outre mis au point des petits robots inspecteurs pour optimiser le nettoyage de l’habitacle des bateaux, mettre un terme à la prolifération d’algues en dessous des vaisseaux et de fait les surconsommations de carburant.

Les forces terrestres ne sont pas en reste. Un nouvel équipement, potentiellement révolutionnaire, a ainsi été testé à Bagdad. Baptisé TGER (Tactical garbage to energy rafinery), il sépare les déchets secs des déchets organiques, convertit ces derniers en un éthanol qui lui même produit de l’électricité (!) et dispose d’une puissance de 60 KW.

Des enjeux multiples

Historiquement à la pointe de l’essentiel des avancées technologiques, l’armée américaine a longtemps négligé les considérations environnementales, à des époques où elles ne faisaient néanmoins pas partie intégrante des tractations politico-militaires. Elle a depuis investi des dizaines de millions en dollars pour se rapprocher des standards verts qui ont aujourd’hui cours, l’objectif étant de réduire autant que faire se peut les rejets de gaz carbonique.

Recours accru aux énergies « propres » et recentrage vers les biocarburants sont les principales manifestations de cette mutation spectaculaire qui ne vise pas « seulement » à réduire la dépendance énergétique vis-à-vis des pays du Moyen-Orient. Les coûts faramineux générés par les conflits irakien et afghan – coût que l’administration Obama a chiffré à un million de dollars par soldat et par an (!) – ont en effet grandement contribué à la recherche de solutions moins énergivores.

La possibilité de voir des panneaux solaires et des biocarburants plus performants déclinés à la société civile et donc profiter à des populations entières est par ailleurs bien réelle [NDLR : Professeur à l’Harvard Medical School, le Docteur Hugh Herr a à cet égard fait valoir qu’à l’exception notable de la guerre du Vietnam, les conflits dans lesquels les forces armées américaines ont été impliqués se sont systématiquement soldés par des pics d’innovations. Il existe selon lui une forte probabilité de voir les systèmes actuellement expérimentés en Afghanistan et en Irak ultérieurement étendus à la sphère civile].

Les nouvelles orientations de la Défense démontrent en tout cas que les principes de préservation de la nature et les intérêts logistiques du complexe militaro-industriel peuvent finalement ne pas être incompatibles. Mieux encore, elles pourraient amener d’autres pays occidentaux à réfléchir à leur tour à de nouvelles caractéristiques écologiques pour leurs équipements futurs. En plus de restaurer une petite partie de l’image d’une armée qui subit encore de plein fouet l’antiaméricanisme ambiant.

Flickr - Obskurantist
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