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La mer Morte aux abois

La mer Morte aux abois
Difficile à imaginer vu sous cet angle, mais la mer Morte pourrait être réduite à peau de chagrin d'ici 2050 si rien n'est entrepris pour lutter contre son assèchement

Dans l’indifférence relative d’un monde d’abord préoccupé par le réchauffement climatique, une catastrophe écologique majeure est en train de se dérouler en Israël.

L’opinion publique internationale pouvait légitimement espérer qu’il s’agisse d’une der des der. Elle était en droit d’attendre que les pouvoirs publics du monde entier tirent les enseignements du passé et de croire que l’histoire ait le bon goût de ne pas se répéter.
Elle avait des raisons de penser que le pompage de la mer d’Aral, cette agonie pluridécennale hypermédiatisée qui a rayé de la carte tout un écosystème, participé au discrédit d’une idéologie définitivement destructrice et en passant mis des centaines de milliers de personnes sur la paille, soit (avec celui du lac Tchad, beaucoup moins connu) un cas unique dans les annales de la décadence humaine.
Sauf que certains hommes ont la mémoire courte et sélective, ce qui peut être très fâcheux lorsqu’ils exercent des responsabilités majeures, et que l’absence de conscience environnementale n’est tout compte fait l’apanage d’aucun régime.

« Personne ne fait rien pour la sauver »

Bastion du patrimoine aquatique israélien, destination touristique par excellence, la mer Morte est en effet, elle aussi, menacée d’assèchement. Certains spécialistes ont estimé qu’à ce rythme, il faudra l’envisager dès 2050. Le « maricide » en cours n’a rien d’une fatalité, encore faudrait-il que cet interminable conflit israélo-palestinien qui empêche la coopération des autorités concernées prenne fin, ce qui à l’heure actuelle ne semble pas à l’ordre du jour. En attendant la paix et l’hypothétique déclic collectif, le niveau de l’étendue d’eau la plus salée du monde diminue de près d’un mètre chaque année pour s’établir aujourd’hui, aux dires de l’association Les Amis de la Terre/Proche-Orient (FoEME), à quatre cent vingt-deux mètres en-dessous du niveau de la mer, soit vingt-sept mètres plus bas qu’au début des années 1960. Il apparaît également que son rivage a, par endroits, reculé de plus d’un kilomètre depuis cette période.
Des chiffres alarmants qui sont imputables à Israël, à la Jordanie et à la Syrie, lesquels ont contribué de concert à la diminution d’un tiers de la superficie du lac ces cinquante dernières années en captant 95 % (!) du flux total du Jourdain, sa seule source d’eau douce, à des fins d’irrigation. Comme sa cousine caucasienne jusqu’à l’effondrement du système communiste, la mer Morte pâtit donc d’un détournement de ses affluents – le Jourdain n’est pas le seul concerné – qui obéit à une logique de rentabilité agricole dont on mesure à présent l’ignominie.
L’assèchement s’est encore aggravé avec la baisse du niveau des nappes phréatiques qui alimentent aussi la mer, les paysans se résignant à creuser des puits, et avec la construction par l’État hébreu et la Jordanie de sites géants de production de sel, qui seraient responsables de l’évaporation de 300 millions de mètres cube d’eau par an. La prolifération de complexes hôteliers et l’aridité croissante au Proche-Orient n’ont rien arrangé non plus.
« C’est très grave et personne ne fait rien pour la sauver », a déploré fin novembre Doureid Mahasneh, hydrologue et ancien directeur de l’Autorité de la vallée du Jourdain, un organisme dépendant du ministère de l’Eau et de l’irrigation. Autant dire qu’il était idéalement placé pour constater l’élargissement de cette bande de terre craquelée qui scinde maintenant la mer Morte en deux bassins distincts.

Controverse

Son sauvetage est selon lui « une question régionale et même internationale compte-tenu de son importance historique, environnementale et géographique ». La réduction du lac salé en une mare aurait il est vrai des répercussions « araliennes » sur la faune et la flore et ne saurait rester sans impact sur la fréquentation touristique.
Pour ne pas en arriver là, et accessoirement éviter d’être pointés du doigt par la communauté internationale pour manquement à leurs devoirs écologiques, Israël, la Jordanie et la Syrie s’en sont remis aux puissances étrangères. Fin 2006, la Banque Mondiale, l’Union Européenne, le Japon et les Etats-Unis ont ainsi financé une étude de faisabilité portant sur le creusement d’un canal pour alimenter la mer Morte. Une solution déjà envisagée par Theodor Herzl, au début du XXe siècle, alors que la question de son assèchement n’était pas encore d’actualité, et réévoquée à la suite des accords d’Oslo en 1993. Le père du sionisme souhaitait qu’il parte de la Méditerrannée, plus proche, mais c’est aujourd’hui la construction d’un « Canal de la paix » depuis la mer Rouge qui tient la corde.
À terme, l’idée, qui suppose le concours de l’Autorité palestinienne, la construction d’une centrale de production d’électricité et celle d’un complexe de dessalement, serait de bâtir un gigantesque couloir souterrain d’environ deux cents kilomètres de long qui acheminerait deux milliards de mètres cube jusque dans les montagnes proches du Golfe d’Akaba.
Elle est cependant combattue par certaines associations écologiques, qui craignent des conséquences encore plus dramatiques sur l’écosystème et qu’après les convictions des experts mandatés par la Banque Mondiale elle finisse par emporter les spécificités de la mer Morte, réputée entre autres pour les bienfaits de ses minéraux. Ses opposants suggèrent donc que d’autres pistes soient étudiées.
Trop aquadépendante pour attendre qu’Israël et l’Autorité palestienne se décident à la suivre, la Jordanie est pour l’heure seule à réaliser le premier tronçon d’un projet de sauvetage qui, in fine, pourrait bien ne pas en être un et être interrompu eu égard au caractère potentiellement dévastateur d’un « trop-plein » d’eau douce dans un lac salé.
Les conclusions de l’étude d’impact en cours décideront sans doute de l’avenir du canal. D’ici là, les pays développés pourraient bientôt, l’urgence aidant, allouer davantage de ressources au sauvetage d’une mer dont on ne peut plus jurer qu’elle ne finisse pas par bien porter son nom.

Crédit photo : Flickr - sDenn
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