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Ils étaient soixante mille hier selon les organisateurs (vingt-mille d’après la Police) à manifester sous un chaud soleil dans les rues de Tokyo (Japon) pour réclamer l’arrêt des centrales nippones.
Rassemblés à l’appel de plusieurs organisations non loin du sanctuaire Meiji, les manifestants, parmi lesquels le musicien et acteur Ryuichi Sakamoto et le Prix Nobel de Littérature 1994 Kenzaburo Oe, qui a pris position dès les jours qui ont suivi l’accident de Fukushima 1, ne croient pas en la fatalité. Tous sont convaincus qu’il est possible de marcher sur les traces de l’Allemagne, qui a pris une décision à leurs yeux exemplaire en abandonnant définitivement l’atome d’ici 2022. « Certains disent qu’il est impossible de se passer de l’énergie nucléaire mais c’est un mensonge. L’énergie nucléaire est toujours accompagnée de destructions et de sacrifices », a ainsi déclaré M. Oe devant un auditoire conquis. « Si nous n’agissons pas, le Japon va devenir un site de stockage de déchets nucléaires », redoute quant à lui M. Sakamoto.
La contribution de l’atome dans la production nationale d’électricité étant sensiblement la même au Japon qu’outre-Rhin, tout du moins avant la catastrophe, les protestataires continuent de s’accrocher et on peut douter de leur souscription aux velléités énergétiques du nouveau Premier ministre Yoshihiko Noda, lequel a fait du redémarrage des réacteurs nucléaires à l’issue des stress tests la priorité, sans pour autant négliger le développement des énergies renouvelables. Selon toute vraisemblance, celles-ci, aujourd’hui lilliputiennes, seront même les grandes gagnantes du plan énergétique que le chef du gouvernement doit mettre en place d’ici l’été prochain.
Quant à l’objectif de 50 % d’électricité d’origine atomique à l’horizon 2030, il est évidemment obsolète, étant entendu que le nucléaire ne représentait que 11,5 % de la production nationale et qu’à peine 20 % de de sa capacité a été utilisée le mois dernier. La plupart des turbines sont actuellement à l’arrêt (pour maintenance ou à titre préventif) et les autorités ont dû composer avec les moyens du bord, appelant notamment leurs concitoyens à diminuer leur consommation d’énergie autant que possible. Le blackout tant redouté n’a cependant pas eu lieu et c’est un argument supplémentaire pour les anti-nucléaires, au demeurant de plus en plus nombreux.
« Si nous n’arrivons pas à sortir du nucléaire maintenant, nous n’arriverons jamais à construire un monde sans cette énergie […] Il sera trop tard pour protester après le prochain accident nucléaire », a estimé Kazuhiro Hashimoto, employé médical dans la préfecture de Fukushima cité par l’AFP. Les techniciens, eux, pataugent toujours sur le site de la centrale accidentée et l’hypothèse d’un « arrêt à froid » des réacteurs en janvier prochain a plus que jamais du plomb dans l’aile. Quant aux dernières déclarations de M. Kan, qui a sérieusement envisagé d’évacuer Tokyo et a révélé que TEPCO (Tokyo Electric Power COmpany) avait réfléchi à lâcher prise dans les jours qui ont suivi le tsunami, elles ont sans doute laissé des traces et accru la défiance d’une opinion déjà traumatisée.

Un coût rédhibitoire ?
Il n’en demeure pas moins que, si 55 % des Japonais souhaiteraient une diminution du nombre de turbines et 3 % un abandon définitif du nucléaire, d’après un sondage réalisé par l’Associated Press et le cabinet d’études de marché GfK, le renoncement à l’atome aurait un coût très élevé. Trop sans doute étant donné les investissements déjà consentis et les sommes qui restent à débourser pour reconstruire les zones ravagées par le tremblement de terre et le tsunami du 11 mars dernier, sans parler du gouffre financier qui a découlé de l’accident de Fukushima 1.
Alors que le pays commençait tout juste à se remettre de la crise économique lorsqu’il a essuyé la double colère de Dame nature, il doit désormais relever des défis autrement plus grands, mêlant décontaminations, restaurations de contrées sinistrées et reconquête d’une population aussi désabusée qu’incrédule, avec en toile de fond une conjoncture économique particulièrement défavorable. Les vents contraires continuent de souffler sur le Japon et les pressions qu’exerce une partie de la population, quand bien même elles seraient de plus en plus fortes au fil des semaines, ne suffiront sans doute pas à amener le très pragmatique M. Noda à tirer un trait sur le nucléaire.
Attaché à la réduction des déficits publics, le Premier ministre a certainement eu vent des conclusions qu’a émis hier la banque d’investissement de l’État allemand KFW, selon laquelle il faudra débourser deux cent-cinquante milliards d’euros supplémentaires à l’horizon 2020 pour atteindre l’objectif énergétique fixé par Berlin à la fin du printemps, soit vingt-cinq milliards d’euros par an à la charge conjointe des entreprises, de l’État et des particuliers. La facture pourrait en outre s’alourdir lors de la construction effective des nouvelles structures et infrastructures et si l’Allemagne revoit à la hausse ses ambitions en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), a précisé KFW, qui a évalué à cent quarante-quatre milliards d’euros le coût que représenterait les technologies propres d’ici la prochaine décennie.
À la différence du Japon, l’Allemagne n’a pas été terrassée par un séisme de magnitude 9 sur l’échelle de Richter et par un raz-de-marée apocalyptique. Elle a de facto les coudées plus franches. Jadis fer de lance de l’économie mondiale, le pays du soleil levant, lui, est à présent fragilisé et confronté à des chantiers pharaoniques.
Les adversaires de l’atome auraient tort de se faire des illusions.

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