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Deuxième et dernier volet de notre dossier sur les biocarburants. Longtemps présentés comme une alternative idoine aux essences d’origine fossile, les biocarburants de première génération ont ensuite été durement critiqués. Jusque dans les milieux écologistes qui avaient d’abord chanté leurs louanges…
Beaucoup d’environnementalistes ont d’abord pensé, dès lors que s’est sérieusement posée la question d’une relève des combustibles traditionnels – abhorrées pour leur propension à polluer dans un contexte de hausse des températures susceptible d’être dramatique pour l’espèce humaine et la biodiversité – , que les biocarburants étaient LA solution idéale.
Aussi fallait-il tout mettre en oeuvre pour stimuler cette filière par ailleurs trop peu soutenue voire carrément oubliée par les sphères décisionnaires pendant des décennies, défricher et transformer l’agriculture pour enfin booster une « utopie liquide » in fine crapoteuse mais qu’on a longtemps cru écologiquement irréprochable.
Une génération maudite
« On a affamé la planète »
C’est à partir du milieu de la décennie écoulée que la probité « verte » des biocarburants de première génération (NDLR : dont la production mondiale a triplé entre 2000 et 2007) a commencé à être remise en cause, y compris par ceux qui, dans un passé pas si lointain, comptaient parmi leurs plus fervents défenseurs, au point que certains les ont rebaptisés « nécrocarburants ». Pourquoi cette soudaine disgrâce ?
Contacté par nos confrères du Monde, Fabrice Nicollino, journaliste indépendant et auteur de « La faim, la bagnole, le blé et nous. Une dénonciation des biocarburants » s’est offusqué en 2007 qu’en France les premières essences alternatives n’avaient fait l’objet que d’une seule étude officielle sur leur bilan énergétique, laquelle servit d’agrément à leur développement. Or celle-ci, réalisée cinq ans plus tôt, aurait été partiale, car menée « en collaboration étroite avec les industriels des biocarburants » et « commandée par l’ADEME », une agence publique d’État, et aurait gravement minimisé les ravages que pouvait causer l’essor des carburants propres sur les zones humides et les forêts tropicales.
Faute de dispositifs d’encadrements, ces dernières ont été détruites à hauteur de dizaines de millions d’hectares (NDLR : Plus de quatre pour la seule Indonésie) « pour faire la place à des cultures industrielles de palmiers à huile, de soja ou de canne à sucre », d’où « l’émission de tout le carbone contenu dans les arbres et en partie dans le sol ».
Daniel D., trader en produits pétroliers, renchérit : « Avec les biocarburants de première génération, certaines terres agricoles qui étaient d’abord destinées à la culture de céréales ont été dévolues au colza, au tournesol ou à la betterave. Il y a donc eu une concurrence nouvelle entre cultures alimentaires et cultures non-alimentaires qui a entraîné une augmentation spectaculaire du coût des denrées (NDLR : D’après la FAO (Food and Agriculture Organization), les prix ont en effet bondi de 45 % entre juillet 2007 et avril 2008). Au total on a affamé la planète, tout cela pour pouvoir rouler soi-disant « écolo »(sic) ».
Le fait est que le marché mondial de l’alimentation a été (très) déstabilisé par l’avènement des biocarburants de première génération, lesquels ont indirectement entraîné un doublement du coût du maïs en l’espace de trois mois et ont ainsi une part de responsabilité dans la fameuse « révolte de la tortilla » qui a éclaté au Mexique en 2007.
Véto de la majorité scientifique
Ils ont également suscité de nombreuses interrogations au Brésil, où l’expansion de la culture de la canne à sucre n’aurait pas, aux dires de l’ingénieur agronome Angela Cordeiro, été assortie de véritables mesures de contrôle et où la production de bioéthanol demeure encouragée envers et contre toutes les admonestations scientifiques.. Elle ne se serait donc pas produite que sur des terres dégradées comme l’ont pourtant assuré les autorités mais aurait déplacé des milliers d’hectares de cultures vivrières (café, fruits, haricots, maïs), en plus d’accélérer le défrichement d’une forêt amazonienne qui va décidément de Charybde en Scylla et, par ricochet, de déséquilibrer les écosystèmes.
La production accrue des essences “vertes” dans la région de Sao Paulo se serait enfin traduite par une libération du travail forcé, funeste répercussion qui a eu le tort supplémentaire de n’être quasiment pas relayée par les médias. D’après une estimation de l’Église Catholique, elle aurait en effet mobilisé quelque sept mille travailleurs maintenus en semi-esclavage.
Plus largement, les agrocarburants ont fini par être cloués au pilori par des lobbies très puissants, ceux de l’industrie agroalimentaire en particulier, qui ont a priori à juste titre pointé du doigt leur rôle dans les pénuries de blé, de maïs et de riz observées en 2008. À juste titre parce que leurs investigations à charge ont été corroborées par de nombreuses études scientifiques et parce que la FAO elle même a évoqué leur contribution à cette crise alimentaire avant d’appeler à une révision des politiques en cours. C’était trop pour qu’ils puissent continuer à prétendre à un avenir aussi glorieux qu’annoncé par les industriels du secteur.
Des successeurs plus écologiques ?
À la recherche de l’exemplarité
La flambée des prix du baril et les répercussions néfastes sur l’environnement précédemment évoquées, alors même que la population mondiale devenait de plus en plus sensible aux discours « verts », ont cependant fait de la recherche des essences alternatives une absolue nécessité, quand bien même elles ne se substitueront jamais seules au pétrole.
S’il ne reste plus désormais que quelques irréductibles qui discutent encore les préjudices écologiques et sociaux occasionnés par la première famille des biocarburants (NDLR : Nombreux sont ceux, toutefois, qui font l’amalgame entre première, deuxième et troisième génération, alors même que les derniers rapports d’experts sont autrement moins critiques à l’égard des conséquences environnementales des dernières familles) ils restent d’actualité en Europe et aux Etats-Unis. Planétaire, la polémique a en effet amené les industriels à réfléchir à d’autres pistes, en prenant cette fois en compte les dégâts que les carburants « verts » initiaux ont provoqué sur l’agriculture.
Des combustibles à base d’algues, d’arbres, de déchets en papier, de végétaux, de résidus de végétaux et même de paille de riz ont cependant été mis au point, avec selon toute vraisemblance plus de réussite puisqu’il n’existe pas, en tout cas pour le moment, de désapprobation scientifique catégorique.
Les enjeux sont cependant tels que les analyses se doivent d’être effectuées par des experts indépendants. Marlène Holzner, porte-parole pour le Commissaire européen à l’énergie Günther Oettinger, a assuré que l’Union Européenne (UE) n’encourageait que la diffusion de biofuels visant à la décarbonisation des systèmes énergétiques, ce qui ne veut pas forcément dire que les importations de carburants végétaux « déforestateurs » et hétérodoxes made in Brésil, Indonésie et Malaisie sont proscrites. De même des incertitudes subsistent, en particulier en ce qui concerne l’impact indirect des nouveaux biocarburants sur l’utilisation des sols.
Des intérêts considérables
Une directive européenne de décembre 2008 impose que 10 % du carburant produit par chaque État membre provienne des énergies renouvelables d’ici 2020. Onze mois plus tôt, elle avait établi un critère de durabilité pour les biofuels, exigeant qu’ils offrent au moins 35 % d’économies d’émissions de GES par rapport aux combustibles fossiles – une proportion qui devra s’élever à 50 % en 2017 et à 60 % l’année suivante.
Loin de l’avoir enterrée, les autorités européennes continuent donc de soutenir la filière, qui mi 2008 occupait environ deux millions d’hectares de surface agricole utile, soit 1,6 % de la SAU totale du Vieux du Continent, et dont les revenus annuels se montent à près de cinq milliards de dollars, ce qui explique sans doute certaines choses.
En France, on l’a évoqué, le plan « Biotfuel » a été avalisé par l’ADEME en fin d’année dernière. Visant la fabrication de « biocarburant de type biogaz et biokérosène d’ici à 2015 », il a été fermement condamné par la fédération France Nature Environnement (FNE), qui a fait valoir que cet assentiment n’avait été précédé d’aucune étude d’impact préalable…
Les États membres produisent aujourd’hui environ dix milliards de litres de biocarburants par an. Un chiffre qui atteste de leur bonne santé actuelle malgré les très fortes secousses de ces dernières années. Comme pour les OGM, leur développement se déroule sur fond de guerre de lobbies, mais il est encore trop tôt pour savoir si l’éco-citoyen, doit s’en réjouir. De nombreuses questions dont tout indique qu’elles ne seront pas tranchées de sitôt restent en effet en suspens : les biocarburants de deuxième et troisième génération peuvent-ils se prévaloir d’un bon rendement ? Quelles sont les conséquences réelles de la généralisation des essences alternatives sur l’emploi ? Surtout, les essences dites « propres » le sont-elles tant que ça ?
Il faut peut-être s’attendre à de nouvelles études aux conclusions divergentes, mais peut-être pas à ce qu’elles amènent les autorités à faire marche arrière. La machine est désormais lancée, mais si une majorité d’experts devaient un jour estimer qu’il faut l’arrêter, les sommes et les intérêts en jeu sont assez considérables pour qu’on puisse penser qu’une éventuelle reculade prenne du temps. Beaucoup de temps.

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