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Professeur agrégée de biologie, fondatrice de la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité) puis directrice de Greenpeace, Michèle Rivasi est aujourd’hui eurodéputée EELV. Proche d’Eva Joly, qui représentera le parti lors des prochaines élections présidentielles, cette grande spécialiste des questions énergétiques s’est confiée à notre rédaction. Et n’a éludé aucune question qui fâche…
Michèle RIVASI, les discussions entre EELV (Europe écologie-Les Verts) et le Parti socialiste ont été animées mais les deux partis sont finalement parvenus à un accord. Comment le qualifieriez-vous ?
C’est un accord au forceps. Sans caricaturer, deux cultures s’affrontent, socio-économique d’une part et écologique d’autre part, celle-ci essayant d’intégrer à la fois la crise environnementale et la crise financière. Le blocage réside dans la transition écologique de l’économie. Comment faire pour transformer les orientations productivistes de l’économie ? Le fait est que cette question n’est pas inscrite dans la culture socialiste…
L’accord est satisfaisant sur le plan social et les socialistes ont évolué sur certains sujets, celui des OGM par exemple, mais en ce qui concerne le nucléaire, la principale pierre d’achoppement, celle sur laquelle les médias se sont focalisés sachant que nous étions globalement d’accord sur le reste, ça a en revanche été très dur. Il y a toujours cet espèce de « cocorico nucléaire » avec les socialistes, qui parlent d’indépendance énergétique alors que tout l’uranium français provient en fait du Niger, du Canada ou d’Australie. En l’occurrence, c’est un leurre. En fait, ce qui est difficile, c’est de faire correspondre des cultures différentes…
Que vous inspire l’intervention d’Areva au sujet du combustible MOX ? On suppose que vous avez mal vécu la suppression de cette disposition dans le texte qu’a validé le PS…
S’il n’y a plus d’arrêt du MOX, la question du retraitement ne sera pas réglée et ce sera difficile à accepter pour les écologistes. Je tiens à rappeler que le combustible MOX, parce qu’il contient du plutonium, est plus difficile à gérer qu’un combustible « ordinaire » avec de l’uranium enrichi. Nous souhaitons donc arrêter les frais et les risques, parce qu’il faut savoir que, deux fois par semaine, des camions font la navette entre les sites de La Hague (Manche) et de Marcoule (Gard) avec une cargaison potentiellement dangereuse pour les populations et l’environnement.
L’accord était acceptable au départ mais je serais inquiète pour l’avenir s’il était avéré que les pressions conjointes d’Areva et d’Henri Proglio (NDLR : le PDG d’EDF) ont fait reculer François Hollande. Il en résulterait une perte de confiance quant à son indépendance à l’égard des industriels et l’image d’un candidat prisonnier du lobby nucléaire. Par ailleurs, si on investit des milliards dans l’EPR (European Pressurized Reactor) de Flamanville (Manche) et le retraitement, que restera-t-il pour les énergies renouvelables ?
Pour en revenir au nucléaire, les socialistes se sont engagés à stopper vingt-quatre réacteurs à l’horizon 2025 mais j’aurais souhaité un calendrier. A l’heure actuelle, ce ne sont que des mots… D’une manière générale, les signaux sont passés à l’orange.

« Les pro-nucléaire simplifient notre discours »
Les experts peinent à chiffrer le coût d’une sortie du nucléaire mais la plupart d’entre eux évoquent un investissement colossal, alors même que la conjoncture économique se dégrade. Que répondez-vous à ceux qui pensent que l’abandon de l’atome est financièrement infaisable ?
Les Français ne sortent pas assez de leur territoire ! Le « MEDEF allemand » est aujourd’hui ravi d’être sur l’innovation et sur d’autres énergies. Rien que sur le renouvelable, trois cent soixante-dix mille emplois ont été créés en Allemagne. Trois cent mille autres ont été générés grâce à l’efficacité énergétique. Quand j’entends M. Proglio dire que si on abandonne le nucléaire, un million d’emplois seront supprimés, je m’interroge. D’où sort-il ce chiffre ? L’emploi typiquement nucléaire représente cent-quarante mille postes, or six cent mille pourraient être créés grâce à notre stratégie énergétique. Notre scénario est donc tenable…
De leur côté, les pro-nucléaire font de la propagande et simplifient notre discours. Le président du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies renouvelables (CEA) Bernard Bigot a évoqué un investissement de sept cent-cinquante milliards d’euros pour sortir de l’atome. M. Proglio, lui, a d’abord parlé de quatre cents milliards d’euros puis de soixante milliards. Ils ne sont pas crédibles ! J’attends donc le rapport que doit rendre la Cour des Comptes en janvier prochain. Nous demanderons ensuite une contre-expertise pour connaître et le coût d’une sortie du nucléaire et celui d’un maintien du nucléaire. En tout état de cause, ce n’est pas parce que le nucléaire continue qu’il n’y a plus d’investissements ! J’en veux pour preuves le chantier du réacteur EPR de Flamanville, qui va coûter au bas mot six milliards d’euros, et le montant des stress tests imposés par l’Europe, de l’ordre de trois cents à quatre cents millions d’euros PAR RÉACTEUR. Sans parler du démantèlement des centrales et de la gestion des déchets…
Pour résumer, la France a selon vous les moyens financiers et logistiques de sortir de l’atome…
Pour nous, l’abandon du nucléaire doit se faire progressivement et sur vingt-cinq ans. Durant ce laps de temps, ce n’est pas le nucléaire par rapport à l’éolien (sic), et outre le développement des technologies renouvelables il faut aussi diminuer la demande d’électricité, ce qui passe entre autres par des appareils électroménagers moins énergivores, par une isolation renforcée des bâtiments pour éviter les déperditions de chaleur et par ne plus équiper les appartements en chauffage électrique. En faisant tout cela, on économise substantiellement dans tous les sens du terme et on « élimine » déjà une certaine quantité de réacteurs atomiques.
Le développement parallèle des énergies vertes est évidemment incontournable mais il doit s’effectuer au sens large. Toute une partie de méthane peut par exemple être produite par la biomasse, voire par la jonction de l’hydrogène et du carbone. D’une façon générale, nous disposons d’un formidable potentiel – je pense aussi aux hydroliennes – qu’il faut exploiter au maximum pour en faire une véritable industrie. Les écologistes aspirent en tout cas à développer de nouvelles filières compétitives. Efficacité énergétique, sobriété énergétique et énergies renouvelables : c’est grâce à ce triptyque que l’on sortira du nucléaire.

Une sortie du nucléaire ne risquerait-elle cependant pas de se traduire aussi par un retour en force des centrales au gaz et au charbon, donc par une augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) incompatible avec les engagements climatiques de la France ?
L’élimination du gaspillage et de la consommation outrancière d’énergie à travers les dispositions que je viens d’évoquer et le développement des technologies propres peut permettre de sortir à la fois du nucléaire et d’éviter une hausse des rejets carbone. De nouvelles centrales au charbon seront construites en Allemagne, c’est vrai et dans un premier temps les émissions de CO2 vont certainement croître de l’autre côté du Rhin. Les vieilles unités vont cependant fermer et nos voisins vont installer à la place des structures beaucoup plus efficientes. Ils souhaitent par ailleurs développer le gaz, moins émetteur de dioxyde de carbone que le charbon et le pétrole.
Au bout du compte, ils vont y gagner, d’autant que les Allemands sont beaucoup moins consommateurs d’électricité que nous et qu’ils ont tout de suite augmenté le prix de l’électricité. De la sorte, les entreprises qui ne voulaient pas payer ont rapidement pris le pli de l’efficacité énergétique et chez les particuliers, même si le prix de l’électricité est plus cher, ils paient moins parce qu’ils consomment moins.
Je dirais qu’il faut vraiment faire une analyse systémique des choses, parce que ce n’est pas l’un ou l’autre, ce n’est pas blanc ou noir…
« Concernant les gaz de schiste, nous choisissons l’eau plutôt que le gaz »
Si des techniques d’extraction des gaz de schiste moins polluantes devaient voir le jour, demeurerez-vous favorable à l’interdiction de leur exploration et donc de leur exploitation ? Resterez-vous partisan d’une application stricte du principe de précaution ?
Le cas français a fait prendre conscience des dangers de l’exploitation des hydrocarbures de roche-mère en Bulgarie et en Pologne, deux pays où l’agriculture conserve un poids certain. Là -bas, comme en Ardèche, les populations lui sont très largement hostiles. Le jour où l’extraction ne nécessitera plus de produits chimiques et moins d’eau, bref où il n’y aura plus de risques de polluer l’environnement, pourquoi pas mais c’est aux gens de décider. Il faut impérativement réorganiser des débats citoyens, sachant que les gaz de schiste posent un réel souci dans la mesure où il s’agit d’une énergie fossile.
Pourquoi investir là -dedans ? Le saut technologique en matière de stockage de l’énergie devrait intervenir dans dix ans, et d’ici là l’hydrogène deviendra peut-être une autre solution pertinente. Il n’y aura alors plus besoin de fracturer des roches dans le sous-sol. En fait, il existe beaucoup d’alternatives, ce qui augure de perspectives rassurantes.
Concernant les gaz de schiste, plus que du principe de précaution, il en va du principe de la vie. Or l’eau, c’est la vie, et donc c’est aussi le tourisme et l’emploi. La polluer ne va pas dans l’intérêt de nombreuses régions qui dépendent largement du tourisme. La France, ce n’est pas les États-Unis ! Il n’y a pas de déserts chez nous ! Nous choisissons donc l’eau plutôt que le gaz.

Vous avez co-fondé l’OVALE (Observatoire de vigilance et d’alerte écologique) avec Corinne Lepage, qui brigue elle aussi l’Élysée. Ne craignez-vous pas que sa candidature nuise à celle d’Eva Joly ?
Corinne Lepage est une bonne copine. On se connaît depuis de longues années, on a milité ensemble et sur le plan personnel je l’apprécie. Elle est incontestablement compétente et intègre sur l’environnement, nous sommes d’accord sur beaucoup de choses même si nous ne labourons pas tout à fait les mêmes terres mais je ne sais pas pourquoi elle se présente. Elle est plus marquée à droite qu’EELV mais je ne sais pas si elle peut prendre des voix à Eva Joly, d’autant que nous n’avons pas le même électorat. Elle peut en revanche grapiller sur le centre droit, à condition bien sûr d’obtenir les cinq cents signatures. Comme elle ne votera pas pour Nicolas Sarkozy, elle pourrait à l’issue du premier tour appeler ses électeurs à porter leur suffrage sur François Hollande, avec qui des discussions sont du reste actuellement en cours.
Si j’avais un message à délivrer au candidat socialiste, ce serait : qu’il rassemble son camp ! Là , c’est comme s’il laissait l’environnement aux écologistes ! Toujours ce problème de culture… Si gouvernance partagée il devait y avoir, il faut que les socialistes intègrent la réalité de la crise écologique dans leur discours. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

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