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AZF : L’apocalyse à Toulouse

AZF : L'apocalyse à Toulouse
L'usine AZF de Toulouse

Dix jours après, les attentats du 11 septembre continuent de monopoliser l’actualité. À cinq kilomètres du centre de Toulouse, jusqu’à 10h18, l’usine chimique AZF fonctionne normalement.

21 septembre 2001, dix heures du matin. Dans quelques minutes, la ville rose le sera dans son ciel et se drapera de noir. En attendant, c’est une journée à peu près ordinaire qui a débuté pour quatre cent mille Toulousains, quoique l’actualité est encore rythmée par les attentats perpétrés sur le territoire américain dix jours plus tôt.

Les télévisions du monde entier ouvrent leurs journaux en direct de New York. Les images des avions qui éventrent les tours du World Trade Center désormais disparues continuent de passer en boucle. Bientôt, les Etats-Unis interviendront en Afghanistan pour déloger les talibans et tenter de débusquer Oussama Ben Laden. Pour l’heure, le monde se perd en conjectures et tente, moyennant le renforcement des dispositifs de sécurité, de se prémunir contre les attaques terroristes.

En France aussi, « on » ne parle que de la folie destructrice islamiste qui s’est abattue de l’autre côté de l’Atlantique. Les malheurs de l’Oncle Sam accaparent toute l’attention, jusqu’à une détonation qui sera entendue à quatre vingt kilomètres à la ronde. À 10h18, le temps s’arrête dans l’agglomération toulousaine.

Bilan

Un stock de plus de trois cents tonnes de nitrate d’ammonium destiné à la production d’engrais explose dans l’un des bâtiments de l’usine AZF (AZote Fertilisants).

Elle fait partie du paysage urbain, du quotidien des habitants qui sont des dizaines de milliers à passer devant chaque jour en voiture. Elle se trouve entre la Rocade et la Garonne et appartient à la société Grande Paroisse, laquelle regroupe une partie des activités chimiques du groupe Total.

Moins de deux ans après le naufrage de l’Erika, l’entreprise pétrolière française ne sait pas encore que l’opinion publique nationale va une nouvelle fois se dresser contre elle. Mais à cet instant précis, il n’est pas encore question de responsabilités, il n’y a « qu’ »une déflagration gigantesque qui provoque un séisme de magnitude 3,4 sur l’échelle de Richter. Il y a un cratère de soixante-dix mètres de long, de quarante mètres de large et de plus de cinq mètres de profondeur. Il y a quelque chose de Beyrouth dans cette métropole française que l’imaginaire collectif croyait naïvement à l’abri d’une telle catastrophe.

L’explosion de l’usine AZF aura fait trente et un morts (NDLR : dont vingt et une employées sur le site). Sur les deux mille cinq cents à trois mille blessés, trente l’ont été grièvement. Le nombre de traumatisés, lui, est impossible à établir. Toutefois, près de quinze mille personnes étaient toujours sous traitement dix-huit mois après le drame, victimes de dépressions chroniques, d’angoisses, d’insomnies…

Les dégâts matériels ont été évalués à deux milliards d’euros. Vingt quatre mille logements et soixante-dix écoles ont été endommagés. Les zones commerciales de Darty et Brossette et le palais des sports, eux, ont été entièrement détruits…

Cette journée du 21 septembre 2001 aura aussi été marquée par un incessant ballet de camions de pompiers et des tentatives désespérées des policiers de rétablir un semblant d’ordre dans une ville désormais durablement défigurée. Ils n’y pensaient sans doute pas sur le moment mais, inconsciemment, devaient le savoir : ce pire qui n’a duré que quelques secondes aura des conséquences pendant des années.

« Du colorant dans le ciel »

Caroline avait quinze ans quand l’accident s’est produit. Elle s’en souvient « comme si c’était hier ». « À l’époque j’étais dans un collège en banlieue, assez loin du lieu de l’explosion. J’ai entendu une énorme détonation, un bruit sourd qui m’a intrigué mais sans plus [...] En revanche, une de mes amies était scolarisée à Jolimont, pas très loin de l’usine, et toutes les fenêtres de son collège ont explosé. En ce qui me concerne, c’est en sortant que j’ai réalisé qu’il se passait quelque chose de grave. Je garde en mémoire la gigantesque couche de fumée qui est arrivée jusqu’à nous et la couleur du ciel, comme si on avait mis du colorant dedans (sic). ».

Le film amateur de Marc Khanne (voir http://www.dailymotion.com/video/x1r6ph_explosion-dazf-images-sur-le-vif_news), un  caméraman improvisé qui pour l’anecdote a obtenu le prix du documentaire au festival de Thionville en 2002, lui, fait état d’une atmosphère irrespirable dans tous les sens du terme. Il a immortalisé une journée épique et décrit d’abord un bruit assourdissant semblable à celui d’« un avion qui franchit le mur du son ».

Des passants plus ou moins paniqués marchent avec un masque sur le visage, « les ponts sont bloqués ». « C’est comme la guerre de Bosnie, le World Trade Center les mêmes images », ose un jeune homme sous le choc. Lui parle d’un ciel « jaune, orange », de « cinq bombes », de « ruines de partout » et ne contient plus ses larmes. Au volant de sa camionnette, il était aux premières loges. Il a vu « plein de gens par terre, un champignon ». Une épaisse couche de poussière aussi.

Très vite, la proximité temporelle avec les attentats du 11 septembre rend crédible la piste d’une attaque terroriste. Une hypothèse que l’enquête écartera vite malgré des éléments troublants (voir ci-dessous).

Pour la justice, c’est une catastrophe industrielle comme l’Hexagone n’en avait pas connu depuis la Deuxième Guerre Mondiale.

Accident ?

À l’exception d’un poste de garde rasé dès le lendemain pour des raisons de sécurité, le site entier a été soufflé. Le 24 novembre 2001, le procureur de la République de Toulouse Michel Bréard déclare péremptoirement qu’il s’agit « à plus de 90 % d’un accident ». Quatre jours plus tard, une information judiciaire contre X pour « homicides, blessures et destruction de biens volontaires est ouverte ».

Plus de huit ans après les faits, et alors qu’un procès qui a abouti à une relaxe générale au bénéfice du doute s’est achevé le 19 novembre dernier, l’hypothèse de l’accident a définitivement emporté la conviction des enquêteurs, lesquels ont d’abord cru que le drame avait été provoqué par une erreur de manipulation. Durant la reconstitution réalisée sur place en octobre 2002, il est néanmoins apparu que ce qui était initialement annoncé, à savoir la confusion par un employé d’une entreprise sous-traitante d’AZF entre les cinq cents kilogrammes de produit chloré pour piscines (le dichloroisocyanurate de sodium) et le tas d’ammonitrate qui a explosé onze mois plus tôt, ne pouvait pas s’être produit. La très puissante odeur du chlore rend en effet la méprise impossible pour un salarié habitué à travailler sur les lieux. Les experts ont ensuite parlé de « seulement un ou plusieurs kilogrammes » de dichloroisocyanurate négligemment balayés dans le hangar 221 par ce même employé, qui a ensuite bénéficié d’un non-lieu en juillet 2006 dans la mesure où aucune trace dudit produit n’a été retrouvée à la surface du local qui a explosé. Des manquements aux règles de sécurité dans le hangar incriminé ont en revanche été confirmés par des employés.

La société Grande Paroisse, elle, a été mise en examen le 31 mai 2006 en tant que personne morale. Elle a parallèlement diligenté une enquête interne qui n’a fait apparaître aucun élément de nature à contredire les investigations officielles mais a amené les parties civiles à porter plainte pour « entrave ». Le rapport final des experts a été remis au juge d’instruction Thierry Perriquet en septembre 2006. Ce dernier a conclu qu’un mélange accidentel de matière avait été à l’origine de l’explosion. Le 9 juillet 2007, le magistrat a toutefois ordonné le renvoi en correctionnel de Grande Paroisse et de Serge Biechlin, le directeur de l’usine, pour « homicides et blessures involontaires ». Deux mois plus tôt, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Toulouse a rejeté toutes les nouvelles demandes d’investigations. Une décision que d’aucuns ont trouvé regrettable.

Attentat ?

Le « procès AZF » s’est finalement ouvert le 23 février 2009. Il restera dans les annales comme le plus grand procès en correctionnel jamais tenu en France (une soixantaine d’avocats, des milliers de parties civiles) et le premier dont les débats ont été filmés. Pour l’histoire. Prévenus et partis civiles se sont affrontés pendant plus de quatre mois. Un dossier de cent neuf tomes et de plus de cinquante mille pages (!) a été passé au peigne fin… pour un non-lieu général unanimement déploré par les associations de victimes, déterminées à connaître la vérité sur les circonstances d’un événement qui a bouleversé de nombreuses vies. Le Parquet ayant annoncé son intention d’interjeter l’appel, la « saga AZF » n’est pas encore terminée. Elle ne le sera sans doute pas de sitôt.

Car des doutes existent depuis que Jacques Chirac et Lionel Jospin, respectivement président de la République et Premier ministre au moment des faits, ont publiquement privilégié la thèse de l’accident sans disposer d’éléments susceptibles de l’étayer. Un empressement qui ne pouvait qu’engendrer des suspicions, encore que certaines interrogations reposent sur autre chose que du sensationnalisme primaire.

À l’image d’Anne-Marie Casteret et Marc Mennessier (NDLR : auteur de « AZF, un silence d’État »), plusieurs journalistes ont mené des travaux de nature à contredire la thèse de l’accident et rapporté que la perquisition effectuée au domicile d’un potentiel suspect – un ouvrier intérimaire retrouvé mort près du lieu de l’explosion et dont la tenue rappelait celle de certains kamikazes islamistes – n’a été menée qu’après que son appartement ait été vidé de tous ses effets personnels. Les policiers n’ont en outre pas pu auditionner le médecin légiste qui avait attiré leur attention sur l’accoutrement de ce potentiel kamikaze (cinq slips et caleçons l’un par dessus l’autre !). Aux dires de ses proches, la superposition des vêtements, elle, s’expliquerait par sa volonté de dissimuler sa maigreur. Le rapport d’autopsie, lui, stipule  que cet homme avait une corpulence normale… Enfin, au contraire de ses vêtements, son thorax et son abdomen étaient fortement brûlés, ce qui rend plausible l’hypothèse d’un changement de vêtements post-mortem… ou celle d’une électrocution.

Un « Djihad islamique » et « Alpha Bravo », un groupe inconnu des services de police, ont revendiqué l’attentat commis dans l’usine AZF de Toulouse. Les autorités judiciaires n’ont pas jugé ces aveux recevables et, de fait, ont continué à écarter une thèse qu’une partie de l’opinion publique nationale a de surcroît jugée trop expressément réfutée par le pouvoir.

Explosion(s) ?

Enfin, d’après plusieurs témoignages et divers enregistrements réalisés le 21 septembre 2001, il n’y aurait pas eu une mais deux explosions distantes de quelques secondes. L’une d’entre elles a pu se produire sur le site de la SNPE, une société d’Etat aux activités civiles et militaires stratégiques couvertes par le « secret-défense » qui jouxtait l’usine AZF.

Des journalistes de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles ont enquêté sur la catastrophe et ont eux aussi conclu à deux explosions successives. Une version que corrobore une étude menée par l’Académie des Sciences et dont les grandes lignes ont été publiées par Le Figaro.

Reste une ultime possibilité, celle de l’impulsion électromagnétique. D’autres témoignages ont en effet fait état de « faisceaux lumineux géants » aperçus quelques secondes avant l’explosion, de coups de foudre et de tétanisations.

Jean-Paul Serbera a publié deux ouvrages sur la catastrophe, « AZF : Un mensonge d’État » et « Attentat à la SNPE : La face cachée d’AZF ?, dans lesquels il s’emploie à démonter la version officielle. Il est loin d’être le seul à ne pas y croire. C’est que de nombreuses zones d’ombre planent encore sur ce qui est toujours considéré comme un accident. La vérité n’éclatera peut-être jamais, le « Bhopal français » ne livrera peut-être jamais ses secrets. Ses conséquences écologiques restent mal connues. Elles étaient pourtant bien réelles. Comment, en effet, une explosion de cette intensité aurait-elle pu ne pas en avoir ? Des dizaines de milliers de personnes ont respiré des gaz émanant d’un nuage hautement toxique. Circulez, il n’y a rien d’autre à voir. La vie, elle, a repris son cours. Différente.

À la veille de l’ouverture du procès, une dénommée Marie Gandrieau a écrit sur son blog : « Les bâtiments de la SNPE sont toujours là en bord de Garonne. Un peu plus loin, le cancéropole (NDLR : Un projet proposé par Philippe Douste-Blazy, alors maire de Toulouse, quelques semaines avant sa nomination au poste de ministre de la Santé) sort de terre ». Le jour de l’accident, elle avait adressé un courriel à l’un de ses proches. Selon elle, « tous les Toulousains depuis dix ans disaient qu’un jour ça péterait ». Ils avaient vu juste.

Crédit photo : wikimedia - Anton Merlina Bonnafous
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