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Il est de ces puissants durs d’accès quoique politiquement rangé des voitures avec lesquels on aimerait avoir une longue discussion informelle, dans un troquet ou un fast-food (bio), loin des ambiances bridées des salles de conférence, pour une tranche de vie qu’on ne voudrait partager avec aucun confrère.
Il est de ceux qui justifient l’anaphore. Il est de ces mal-nommés dont le patronyme est l’antonyme de ce qu’il est et de ce qu’il prône. Il est de ces personnalités qu’on regrette de ne pas pouvoir rencontrer, parce qu’il faut de bonnes raisons officielles.
Il est de ces connus qui peuvent se targuer d’avoir laissé une empreinte de leur vivant mais qui ne se reposent pas sur les lauriers dressés par l’opinion publique internationale, pour la bonne raison qu’à ses yeux aussi, cette lutte qui ne fait que commencer a plus que jamais besoin de son investissement.
Il est de ces Américains qui, parce qu’aujourd’hui encore il s’inscrit en faux contre une certaine politique, celle de son vainqueur aux élections présidentielles de l’An 2000, a su gagner le respect de ses compatriotes indignés et de la frange alteratlantiste du reste du monde. Il est de ces Résistants du XXIe siècle qui veulent faire réfléchir le commun des mortels, de ces engagés qui délivrent des messages capables de rester dans les mémoires, de ces hommes qui ont ouvert les yeux et veulent ouvrir ceux des autres.
L’itinéraire atypique de ce fringant sexagénaire méritait d’être retracé. Avant de devenir l’un des chantres du combat pour la préservation de l’environnement, il a bâti sa notoriété dans le contraste. En étant le second du premier, un homme de l’ombre, l’ombre de l’homme le plus exposé et le plus puissant de la planète.
Vice-président
Comme des millions de ses contemporains, Al Gore désapprouve l’intervention américaine au Vietnam. Mais comme beaucoup d’entre eux, parce qu’il a la fibre patriotique, il choisira de s’engager et s’en ira risquer sa vie sur les rives du Mékong.
Diplômé de Harvard en 1969, il est alors l’archétype du jeune premier ambitieux et, en bon fils de son père, sénateur du Tennessee, promis à une brillante carrière. Il a l’accoutrement soigné et la coiffure impeccable, il ne ressemble pas, du moins physiquement, aux pacifistes de l’époque qui, cheveux longs et barbe florissante, manifestent leur mécontentement pancarte à la main dans cette antre du capitalisme qu’ils ne reconnaissent plus… et il est envoyé au casse-pipe deux ans plus tard, à la suite d’un entraînement spécial de journaliste militaire.
Al Gore en réchappe, sans se perdre comme Robert De Niro dans Voyage au bout de l’Enfer, sans revenir les deux jambes en charpie comme Gary Sinise dans Forrest Gump, mais lui aussi marqué au fer forcément rouge par ce conflit forcément traumatisant.
Il écrit la première ligne de son cursus honorum en 1976, quand, à tout juste vingt-huit ans, il se porte candidat à un siège à la Chambre des Représentants dans la quatrième circonscription du Tennessee. Élu puis largement réélu en 1978, 1980 et 1982, il gravit un échelon supplémentaire en 1984, quand il prend le meilleur sur Victor Ashe, qui lui aussi briguait le poste de Sénateur laissé vacant par Howard Baker, le chef de la majorité républicaine.
Dans les deux chambres, il se distingue par sa remarquable connaissance des enjeux technologiques et, déjà , environnementaux, au point que, dans la perspective des élections présidentielles de 1988, une partie de l’opposition démocrate voit en lui une alternative crédible au leadership républicain. Il est néanmoins battu lors des primaires par une étoile filante, Michael Dukakis, qui quelques mois plus tard ne pèsera pas lourd face à George Bush père, vice-président de Ronald Reagan. La chute du Mur de Berlin et dans son sillage celle du communisme dans les pays de l’Est consacrent l’avènement du capitalisme. Les observateurs préjugent déjà que le scrutin de 1992 sera une formalité pour George Bush père. À tort, car le favori finira par se prendre les pieds dans le tapis.
En attendant, bouleversé par l’accident de voiture de son fils de six ans Albert III, Al Gore prend du recul. Il ne se présente pas aux primaires démocrates mais est choisi comme colistier par Bill Clinton, qui devient le quarante-cinquième chef de l’exécutif américain en novembre 1992. Vice-président particulièrement actif, Al Gore encourage le développement d’Internet (NDLR: plus tard, il deviendra membre du conseil d’administration d’Apple et actionnaire du moteur de recherche Google), instigue la réforme de l’État qui simplifie les codes administratifs et, alors que, sous-médiatisation oblige, ces questions cruciales sont encore loin d’être au coeur des préoccupations des pouvoirs, prend des mesures en faveur de la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’origine humaine et contre la déforestation.
Prix Nobel de la Paix
Dans quelques années, « on » n’arrêtera plus celui qui, l’année même de son installation à la Maison Blanche, a publié Earth in Balance : Ecology and Human Spirit, un plaidoyer en faveur d’une meilleure appréhension des enjeux écologiques par les sphères gouvernementales. Encore d’actualité, ce livre fait un carton en Grande-Bretagne et en Allemagne mais son impact est autrement plus limité aux Etats-Unis, comme s’il était déjà écrit que les Américains mettraient plus de temps que les autres à se soucier de l’avenir de cette Terre qui, pourtant, est aussi la leur.
Bill Clinton ne pouvant plus être réélu au terme de ses deux mandats, Al Gore reprend naturellement le flambeau et met la barre à gauche toute. À la fin de l’An 2000, il est aux prises avec son antithèse, George W. Bush, celui-là même dont le père avait été battu par le président sortant huit ans plus tôt. Ce scrutin reste le plus disputé de l’histoire des Etats-Unis.
Le 7 novembre, le candidat républicain compte 550 000 voix de moins que son challenger, mais le système des grands électeurs, qui sera très controversé par la suite, rend la « prise » de la Floride indispensable, et c’est lui qui, pour 2 700 suffrages, conquiert cet État. Au terme de quatre semaines de vérifications qui font désordre, la Cour suprême exige l’arrêt des décomptes et scelle ainsi la très courte victoire de « W ».
Al Gore estime que sa chance, à moins que ce ne soit l’envie, est passée : en décembre 2002, alors que l’armée américaine s’embourbe en Irak dans un conflit qu’il a toujours dénoncé, malgré des sondages favorables et l’officieux statut d’opposant politique le plus connu à l’administration en place, il annonce qu’il ne se présentera pas aux élections présidentielles de 2004. Au fil du temps, il prend ses distances avec ses premières amours. Comme s’il ne supportait plus les combinaisons florentines, le verbe policé, les oripeaux du protocole et les intenables promesses, comme si les concessions qu’implique la conquête du pouvoir et son exercice étaient devenues trop importantes, comme si ses combats ne pouvaient être menés qu’à distance plus respectable des appareils décisionnaires, comme s’il s’était persuadé que la seule stratégie recevable pour faire avancer les choses était d’endosser un costume davantage taillé à sa mesure, celui du militant sincère.
Ça n’empêche, il en reste convaincu : tout n’est qu’affaire de volonté politique, y compris cette question du changement climatique qui le tourmente depuis des années. Bien que davantage éloigné des projecteurs, il co-fonde la chaîne de télévision Current, lancée aux Etats-Unis le 1er août 2005. Surtout, il joue de sa notoriété pour faire parler de ce qui lui tient le plus à coeur, il sonde, il consulte. Des experts scientifiques en particulier. Opposant déclaré aux arbitrages bushiens, qui il est vrai négligent complètement les considérations environnementales, il ne cesse de demander la ratification du protocole de Kyoto par son pays et aspire à ce que son voeu pieux, celui que chacun prenne conscience de la gravité de la situation, se réalise. Ses appels n’étant pas suffisamment entendus à son goût, il change de méthode.
Parce que la puissance des images surclasse l’essentiel des discours, il est l’acteur et l’orateur de An Inconvenient Truth (Une Vérité qui dérange), un film qui sort en 2006 dans les salles américaines, traverse l’Atlantique au début de l’année suivante et dont il fera un livre éponyme, qui montre les conséquences dramatiques de ce réchauffement climatique auquel l’essentiel de ses concitoyens ne croient pas ou, pire, ne veulent pas croire. Et parce que le point de vue des scientifiques sur cette question est magistralement mis en scène et que le spectateur est touché au coeur, la critique est unanime. Récompensé par deux Oscars, dont celui de meilleur film documentaire, An Inconvenient Truth fait beaucoup mieux encore en devenant l’un des cartons du box-office aux Etats-Unis et en Europe. La performance et l’implication sont de taille, et le jury du prix Nobel de la Paix ne s’y trompe pas, lui qui attribue conjointement la récompense suprême à Al Gore et au GIEC en 2007.
Un nouveau cheval de bataille
L’ancien vice-président a définitivement assis sa crédibilité et soigne sa popularité en reversant la totalité du montant de son prix à la fondation qu’il a créée, l’Alliance for Climate protection (ACP).
Quelques mois plus tôt, au coeur de l’été, il avait frappé un autre très grand coup en contribuant à l’organisation du Live Earth, un concert géant destiné à sensibiliser les populations aux mutations climatiques qui s’annoncent et donné simultanément dans sept pays (Afrique du Sud, Allemagne, Australie, Brésil, Chine, Etats-Unis, Japon, Grande-Bretagne). Là encore, les sommes récoltées sont allés directement à sa fondation.
Fort de sa nouvelle stature de pilier de la lutte contre le réchauffement climatique, Al Gore draine les foules, enchaîne les conférences, officialise ses connivences avec les experts du Groupe intergouvernemental et continue de théoriser sa pensée.
En novembre 2009, il publie Our choice : A Plan to Combat the Climate Crisis (littéralement, « Notre choix : un plan pour combattre la crise climatique »), qui n’est autre que la suite de An Inconvenient Truth. Sur son site Internet, il précise : « Nous détenons entre nos mains tous les instruments nécessaires pour résoudre la crise climatique [...] Le seul ingrédient manquant est la volonté collective ». Et Al Gore d’assurer que les Etats-Unis pourraient, grâce aux énergies renouvelables, créer des millions d’emplois. L’Earth Policy Institute ne pense pas autrement : selon lui, chaque milliard de dollars déboursé dans des centrales au charbon crée 870 nouveaux postes, alors que le même investissement dans le solaire photovoltaïque en génèrerait 1 800 et l’éolien 3 300. Des chiffres équivoques et en contradiction totale avec l’analyse de George W. Bush, qui pour justifier la non-signature du protocole de Kyoto avait argué qu’il coûterait trop cher à l’économie américaine…
Al Gore, qui depuis des années réclame l’arrêt des subventions aux énergies fossiles et que l’économie de marché se mette au service de la cause écologique, soutient également la création d’une « taxe carbone à l’américaine » et l’instauration de bourses d’échange de droits à polluer. Il est du côté des énergies renouvelables, à contre-courant de la politique rigide menée dans ce domaine jusqu’à l’avènement de Barack Obama, prix Nobel de la Paix comme lui, mais sans doute encore trop tiraillé entre les différents lobbies et cornaqué par le Sénat pour pouvoir avoir une position aussi « nette » que la sienne. Il est du bon côté, celui de la planète et, sans aucune arrière-pensée boutiquière, il s’est posé les questions qui s’imposaient bien avant ses contemporains au pouvoir.
Le visage est un peu plus boursouflé que du temps où il a posé ses bagages dans la pièce jouxtant le bureau ovale, la mine est plus grave car la situation a empiré, mais parce que la gloriole n’a jamais été sa tasse de thé et qu’il veut être entendu, la volonté reste inébranlable. La partie la plus conservatrice du camp républicain lui cherche des poux dans la tête, l’accusant de masquer son sens des affaires derrière une posture qu’elle juge moralisatrice. C’est que, outre les fonds reversés à sa propre fondation, la majeure partie des dizaines de millions de dollars qu’il a gagné depuis son départ de Washington a été investie dans des entreprises qui, entre autres, réclament une diminution significative des émissions de GES et développent des modèles d’économie d’énergie pour les entreprises.
L’homme a des réseaux et sert ses intérêts, mais pas plus que son idéal. Dans un pays critiqué par les écocitoyens du monde entier pour sa gestion des affaires environnementales, il a un mérite considérable, celui de s’être employé à nourrir le débat pour amener les décideurs, fussent-ils de la même obédience que lui, à envisager un autre cap. En matière de réchauffement climatique, c’est bien lui qui détient la vérité.
Comme « son » film et ses livres, Al Gore peut être un homme qui dérange, mais à cette époque où la glace groenlandaise peut fondre et où la perception de la hausse des températures n’est hélas pas la même pour tous, il en faut.

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